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Critiques / Opéra & Classique

Rigoletto de Giuseppe Verdi

par Caroline Alexander

Enfermé dans des boîtes de carton, Verdi est servi par des voix sublimes

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Après la reprise d’un Eugène Onéguine de vingt ans d’âge (voir WT 5712 du 26 mai 2017) voici celle d’un Rigoletto vieux d’un an à peine. Avec, pour l’un comme pour l’autre, une distribution à la fois flambant neuve et flamboyante. Et, en prime pour Verdi, une direction d’orchestre quasi charnelle faisant vibrer et résonner ses émotions les plus intimes.

Le maestro bâtisseur de ce condensé musical s’appelle Daniele Rustoni, il a 34 ans à peine, il est italien, il a aiguisé sa baguette à la tête de l’Orchestre de Toscane et l’Opéra national de Lyon qui vient de le nommer chef principal de son orchestre a fait un choix judicieux. Željko Lučić, Nadine Sierra et Vittorio Grigolo forment l’étincelant trio basique de la distribution.

Rien de neuf en revanche pour la mise en scène de Claus Guth toujours enfermée dans ses cartons et ses flash-backs (voir WT 5109 du 16 avril 2016) : le vieux clown au maquillage délavé extirpant d’une boîte sa défroque de bouffon et la robe ensanglantée de sa fille Gilda annonce encore, dès l’ouverture, le parti pris de film à rebours du metteur en scène. Les souvenirs d’un Rigoletto dédoublé retracent les épisodes ayant précédé la mort de l’être qu’il aimait le plus au monde. Le concept a gardé un certain charme de nostalgie et de théâtralisation tout comme ses zones d’ombre. Le personnage muet qui lui donne corps a la présence opaque et douloureuse d’Henri Bernard Guizirian, chanteur et comédien, se faufilant, masse sombre et discrète, entre les mots et les notes.

Les panneaux beiges de carton ondulé qui forment le fond de décor unique sont toujours aussi ternes et toujours en contradiction visuelle avec les cascades de couleurs de la musique. Les vidéos qui les animent restent pour la plupart superflus à l’exception de la petite fille – Gilda enfant – dévalant à pas dansants une prairie. On la reverra par-ci par-là soulignant quelque situation. A force de se répéter, ces idées légères finissent par prendre du poids et se transformer en poncifs. On regrettera encore que la taverne de Sparafucile soit devenue une Folies Bergères au rabais avec danseuses emplumées et une Maddalena changée en prostituée meneuse de revue.

Reste le bonheur de la musique, des voix superbes qui valent à leurs interprètes une longue ovation debout. Le Rigoletto du serbe Željko Lučić a roulé sa bosse, dans tous les sens de l’expression, sur de multiples scènes, dont les plus prestigieuses comme le Met new yorkais. Il en a fait son ombre, sosie d’un colosse pathétique navigant sur toutes contradictions de sa vie, de son être, jouant de la clarté de son timbre de baryton doté d’un ample medium et d’une impeccable projection. Dans l’ultime scène, il réussit même à l’alourdir de fatigue ce qui le rend carrément bouleversant. Le Duc de Mantoue par Vittorio Grigolo, ténor solaire, acteur délicieusement cabotin, lui aussi exerce sa séduction depuis une quinzaine d’années mais le temps, semble-t-il, n’a aucune prise sur la jeunesse de sa silhouette de don juan, ni sur la fraîcheur de sa ligne de chant. Entre le père possessif et l’amant volage, Nadine Sierra incarne une Gilda rayonnante d’innocence qui, comme sa récente Pamina de la Flûte enchantée (voir WT 5540 du 27 janvier 2017) ferait fondre un mur de glace. La légère acidité de timbre est toujours présente dans ses aigus pointus, mais elle se dilue en grâce dans la riche étoffe de ses trilles et vocalises.
Sparafucile hérite du timbre caverneux et de la présence inquiétante de la basse coréenne Kwangchul Youn, le comte de Monterone se réfugie dans celui tout aussi nocturne de Robert Pomakov. Elena Maximova fait l’aguicheuse en Maddalena de cabaret, Marie Gautrot, Christophe Gay, Julien Dran et tous les autres seconds rôles complètent une distribution exemplaire.

Par l’orchestré habité par son jeune chef, par ses chanteurs-acteurs étoilés, tous les clairs obscurs de la musique de Verdi fendent le cœur. Les frissons sont au rendez-vous.

Rigoletto de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave, orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Daniele Rustioni, chef des chœurs José Luis Basso, mise en scène Claus Guth, décors et costumes Christian Schmidt, lumières Olaf Winter, vidéo Andi A. Muller. Avec Željko Lučić, Vittorio Grigolo, Nadine Sierra, Kwangchul Youn, Elena Maximova, Marie Gautrot, Robert Pomakov, Christophe Gay, Julien Dran, Mikhail Timoshenko, Veta Pilipenko, Laure Poissonnier, Christian Rodrigue Moungoungou, Henri Bernard Guizirian.

Opéra Bastille, les 27, 30 mai, 2, 5, 9, 12, 21, 24, 27 juin à 19h30, le 15 juin à 20h30, le 18 à 14h30
08 90 89 90 90 - +33 1 71 25 24 23 – www.operadeparis.fr

Photos Opéra National de Paris

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