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Critiques / Théâtre

Richard III de William Shakespeare

par Corinne Denailles

Lars Eidinger, un acteur exceptionnel

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Ostermeier a le sens de l’actualisation qui, loin de détourner une œuvre en rehausse le sens et la portée. Son Richard III est une réussite totale, peut-être la meilleure de ses mises en scène. Il a extrait tout le suc venimeux et violent de ce personnage si monstrueux qu’il ne laisse aucun espace vital à son entourage. Après les horreurs de la Guerre des deux Roses qui opposa les Lancastre, tenants de la Rose rouge (Henri VI) aux York, tenants de la Rose blanche (Richard d’York, père du futur Edouard IV et du futur Richard III, après les carnages et meurtres successifs (Edouard IV fait assassiner Henri VI), le festival des perversions du pouvoir continue avec l’arrivée de Richard III qui usurpe le trône au détriment des fils d’Edouard IV, ses neveux, qu’il fait tout bonnement tuer. Richard III a beau être une pièce de jeunesse, elle analyse avec une grande acuité les dérives du pouvoir et l’instabilité politique en Angleterre au Moyen Âge mais aussi notre fascination pour le mal en action où chacun reconnaît une secrète part potentielle de lui-même avec ce portrait de Richard III. Il montre la complexité de cet homme sur le berceau duquel se sont penchées des sorcières plutôt que des fées ; bossu, boiteux, difforme, il décide que, n’ayant définitivement pas accès aux plaisirs de ce monde, il sera un scélérat de la pire espèce. Sa monstruosité physique n’a d’égale que son cynisme et son intelligence. Révélant toute son ambiguïté, il sera même capable de séduire la femme en deuil de son époux Edouard IV et de ses enfants qu’il a fait assassiner et de ressentir en la circonstance une certaine innocence. Pourtant le meurtre d’enfants est le pire crime qui soit. C’est dire la puissance maléfique du personnage. Rappelons que si Richard a eu le loisir d’exercer ses crimes, c’est que une sorte de vacance du pouvoir le lui permettait ; il a profité de la situation en grand stratège.

Ce que montre, entre autres, la mise en scène d’Ostermeier tout en jeux d’ombres. Il exprime de bout en bout la violence et la complexité du personnage interprété d’une manière exceptionnelle par Lars Eidinger ; son Richard exerce un pouvoir de fascination sur les personnages comme sur les spectateurs ; il impressionne par son absence totale d’inhibition, il est le mal incarné et en même temps, son cynisme, son humour même, sa manière de prendre à parti le public, de séduire son entourage et nous-mêmes, nous le rendrait presque sympathique. Témoin caché dans certaines scènes, sa seule présence contamine l’air ambiant comme un venin ; personnage central, il confie ses pensées secrètes en gros plan (video de Sébastien Dupouey) à un micro muni d’une lampe qui éclaire son visage de sa lumière crue, un câble suspendu à un câble au centre de la scène qu’il empoigne pour se balancer au-dessus du public. L’ascension inexorable de Richard est traitée comme une violente descente aux enfers, appuyée par la musique électro de Nils Ostendorf dont la dramaturgie est soutenue en scène par le batteur Thomas Witte. Le travail d’Ostermeier, servi par des comédiens de haut vol, est d’une intelligence à couper le souffle qui nous emporte dans un vertige cauchemardesque, brutal et sensuel, tout en maintenant la distance nécessaire à la réflexion. La magnifique scénographie de Jan Pappelbaum, toute de métal et de terre, reproduit l’espace circulaire typique du théâtre du Globe de Shakespeare qui offre une grande proximité avec le public.
Dommage que ce grand spectacle ne puisse être programmé que quelques jours à l’Odéon. Lors de sa programmation en 2015 au Festival d’Avignon, nombreux furent les spectateurs qui n’ont pu avoir de places. On ne peut qu’espérer une reprise car les spectacles de cette qualité sont rares.

Richard III de William Shakespeare, traduction, Marius von Mayenburg ; scénographie Jan Pappelbaum ; dramaturgie, Florian Borchmeyer ; musique, Nils Ostendorf ; costumes, Florence von Gerkan et Ralph Tristan Scezsny ; marionnettes, Susanne Claus et Dorothee Meetz. Chorégraphie de combat, René Lay. Avec Thomas Bading, Robert Beyer, Lars Eidinger, Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Jenny Köning, Laurenz Laufenberg, Eva Meckbach, Sebastian Schwarz et le musicien Thomas Witte. Durée : 2h30. Au théâtre de l’Odéon, du 21 au 29 juin 2017 à 20h.

© Arno Declair

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