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Critiques / Théâtre

Rhinocéros de Ionesco

par Gilles Costaz

Un grand vertige

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C’est l’un des classiques du Théâtre de la Ville depuis qu’il est dirigé par Emmanuel Demarcy-Mota : cette version de Rhinocéros a été créée il y a quelques années, a été reprise, a fait le tour du monde avec un grand succès et revient pour quelques jours au bord de la Seine. On connaît l’intrigue qui désorienta autrefois les passionnés de Ionesco, car elle prenait à contrepied les inconditionnels de la gauche. Dans une ville banale, à l’intérieur d’une entreprise où le personnel s’entend et se chamaille comme partout, un sentiment d’inquiétude gagne peu à peu les employés. On aurait vu un rhinocéros dans les rues. On se demande même si l’on n’en a pas vu deux spécimens. Tout à coup, l’une des femmes reconnaît l’un des animaux : c’est son mari. La vérité se fait jour : les êtres humains se transforment en pachydermes cornus lorsqu’ils perdent le sens de la liberté et rejoignent les cohortes de ceux qui acceptent les idéologies néfastes. Il n’y aura bientôt, sur la scène, que des rhinocéros, mais le héros type de Ionesco, le dénommé Béranger, résiste. Il ne capitulera pas. Lorsqu’il écrivit cette fable, Ionesco pensait aux communistes et aux staliniens. Mais il ne désignait aucune personne, aucun mouvement. La pièce dénonce également les extrémistes de droite comme de gauche. Elle est, hélas, d’une éternelle actualité.
Le spectacle conçu par Demarcy-Mota, qui opte pour un plateau noir tout à fait dépouillé, sauf lorsqu’il s’agit de représenter le bureau où travaillent ces employés, est tout à fait saisissant. Le parti pris de nudité va jusqu’à faire disparaître la représentation de rhinocéros ! Ces bêtes apparaissent seulement dans des projections, comme des images produites par l’hallucination, incertaines et terribles à la fois. Le metteur en scène et le scénographe Yves Collet ont composé un monde inquiétant où la réalité quotidienne s’inscrit dans un cadre irréaliste en mouvement. Les objets et surtout le matériel de bureau se mettent à bouger comme si la terre tremblait ! Des bruits violents traduisent les charges et les passages des animaux invisibles. Tout est pris dans un vertige qui unit tragiquement et comiquement acteurs et spectateurs.
Quel travail de troupe ! Chaque comédien court et se démène dans d’étonnants mouvements collectifs et individuels. Valérie Dashwood et Philippe Demarle savent donner un relief particulier à leurs personnages à l’intérieur de cette agitation subtilement organisée. Deux interprètes dominent la soirée : Serge Maggiani, qui interprète Béranger avec une légèreté, une fantaisie, un magnifique sens de la dissidence rêveuse et douce, et Hugues Quester qui, s’emparant du rôle de Jean – l’individu qui se croit supérieur et gagne naturellement le camp des bourreaux -, déploie une force graduée, terrifiante, impressionnante par sa sobriété et son caractère compact. La scène où les deux hommes se retrouvent seuls pour une explication définitive est inoubliable : dans un décor soudain réduit à quelques éléments, Quester, après un saut plutôt acrobatique, et Maggiani opèrent une mutation et affrontement sidérants. C’est Goliath et David ! C’est un double cheminement vers le mal et le bien. Voilà le plus beau et le plus fort Rhinocéros que l’on ait pu voir en France.

Rhinocéros de Ionesco, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota, assistanat de Christophe Lemaire, collaboration artistique de François Regnault, scénographie et lumières d’Yves Collet, musique de Jefferson Lembeye, costumes de Corinne Boudelot, travail corporel sous la direction de Marion Lévy, avec Serge Maggiani, Hugues Quester, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Charles-Roger Bour, Jauris Casanova, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérard Maillet, Walter N’Guyen, Pascal Vuillemot.

Théâtre de la Ville, tél. : 01 42 74 22 77, jusqu’au 10 juin. (Durée : 2 h).

Photo Karsten Moran.

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