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Critiques / Théâtre

Quichotte

par Marie-Laure Atinault

Un Quichotte urbain pour un opéra pop

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Un spectacle de la compagnie Interlude T/O est un rendez vous que l’on ne manquerait pour rien au monde. Eva Vallejo et Bruno Soulier nous ont habitués à un travail sans concession, nous entraînant toujours sur des voies de création innovantes. Quichotte est un livret d’opéra de Jean-Luc Lagarce, en soi une pépite car le texte est presque inconnu.
La spécificité de la compagnie est de mélanger au texte la musique de Bruno Soulier, qu’il joue en direct pendant le spectacle. La musique n’est pas une toile de fond mais un élément constitutif de leur travail. Bruno Soulier et Eva Vallejo avaient envie que la musique devienne l’élément moteur de leur nouveau spectacle. Mais monter un spectacle musical qui ne soit pas une comédie pseudo-musicale avec un livret cucul, est un défi. Il fallait réunir une distribution de comédien-chanteur pour que chaque aspect du spectacle soit bien équilibré. Quichotte n’est pas une nouvelle version du livre de Cervantès mais la version personnelle de Jean-Luc Lagarce.

Les personnages habitent peu à peu le plateau. Entre nulle part et n’importe où, c’est là que vous trouverez le motel station-service-restaurant de Toboso. Une serveuse revenue de tout et un pompiste aident Toboso dans sa petite entreprise. La patronne attend l’homme qui devait l’emmener au loin de tout cela. La serveuse attend son mari Sancho. Le pompiste rêve d’être ailleurs. Inlassablement ils arrangent la salle pour la venue hypothétique de client. La chanteuse réaliste répète. L’important c’est d’être prêt, de devoir faire le show. Dans ce motel, tout le monde attend, sans savoir si, l’objet de leur désir arrivant, ils seraient capables de le voir et d’accomplir enfin leurs rêves. Mais le veulent-ils vraiment ?

Deux routards arrivent, entre le clochard céleste et le routard façon Kerouac. Mais qui sont-ils ? Des aventuriers, des SDF, des évadés, des égarés ? Un peu de tout cela. Quichotte et Sancho s’arrêtent dans le motel. Hasard ou destin, peu importe. Les personnages de Cervantès sont des héros du quotidien, ils ne sont pas fous, Quichotte combat les géants pour mieux repousser la banalité et la vulgarité de la réalité. Quête d’absolu ou fuite en avant.

Quichotte est un spectacle qui aborde la réalité en la niant. En fond de scène la vidéo de Jean-Baptiste Droulers, qui nous évoque ces grandes photographies qui couvraient les murs en guise de décoration. Ce procédé était très en vogue dans les années soixante. Sur le coté gauche de la scène Bruno Soulier joue en direct la musique, sur le côté droit des chaises, des tables, des tables de maquillage, des portants de vêtements, pour que les comédiens viennent se changer à vue. Les comédiens-chanteurs utilisent les micros, ils sont leurs personnages et membres d’un chœur. Ils chantent, non pas avec une voix d’opéra, mais plutôt sur un mode parlé-chanté. Il y a un glissement progressif sur l’un ou l’autre mode, on commence à chanter puis on parle. Bruno Soulier a composé un oratorio, composant la partition en se servant de la personnalité, du grain de chaque voix. A sa musique, il ajoute des sons, des bruits, tissant une toile sonore dans laquelle se réverbèrent les chants des personnages. On pense bien évidemment aux films de Jacques Demy. La référence est voulue par l’équipe. L’œuvre que nous voyons est en « cinémascope », car Eva Vallejo joue avec un format tout en longueur du plateau. Le tandem Soulier/Vallejo travaille toujours ensemble dès l’idée du spectacle. Chaque partie de l’un nourrit l’autre. La partition peut évoluer durant les répétitions, et la mise en scène est elle-même musicale. Pour une telle entreprise, le choix des comédiens-chanteurs est capital. Il faut que les voix puissent se mettre à l’unisson des autres formant un oratorio. Sébastien Amblard, à qui tous les arts réussissent de la comédie à la danse aborde le chant, il est particulièrement touchant. Dans le rôle de la chanteuse réaliste l’un des piliers de la compagnie l’excellent Pascal Martin-Gravel. Julien Flament est un Quichotte proche des Hippies, il dégage un charme étrange. Lorsque jonché sur ces tables de cafétéria où l’on mange debout, Quichotte monte une Rossinante imaginaire, il nous fait frémir. Le moment est beau et épique. Formidable et émouvante Catherine Baugué et Lucie Boissonneau. Maxime Guyon notre Sancho ne sera peut-être pas le roi d’une île mais tellement heureux d’avoir accompli ce long voyage initiatique avec nous.

Quichotte
Livret de Jean-Luc Lagarce
Musique de Bruno Soulier
Conception Eva Vallejo et Bruno Soulier
Mise en scène, scénographie, costumes Eva Vallejo
Avec Sébastien Amblard, Catherine Baugué, Lucie Boissenneau, Julien Flament, Maxime Guyon, Pascal Martin-Gravel
Création à la Rose des Vents de Villeneuve D’Ascq
Les 22 et 23 novembre : Le Bateau Feu de Dunkerque
Les 5 et 6 décembre : Le Grand R à la Roche sur Yon

Crédit photo Guick Yansen

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