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Critiques /

Qui a peur de Virginia Woolf d’Edward Albee

par Corinne Denailles

Le ring de leurs douleurs

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Rien de spectaculaire dans ce huis-clos oppressant immortalisé par le duo volcanique de Liz Taylor et Richard Burton dans le film de (1966). Alain Françon a revisité la pièce d’Edward Albee en tenant à distance la tentation de la scène de ménage outrancière. Il aborde ce drame étrange au plus près du jeu des personnages, pièce maîtresse du texte. Dans un décor unique (Jacques Gabel) qui évoque la solitude presque abstraite de certains tableaux de Hopper, un couple d’un certain âge, Martha (Dominique Valadié) et Georges (Wladimir Yordanoff), se donne en spectacle devant un jeune couple, Nick (Pierre-François Garel) et Honey (Julia Faure), invité à cet effet à l’issue d’une réception à l’université où Georges et Nick enseignent. Martha est la fille du directeur de l’université. Sous les yeux incrédules des deux spectateurs, à la fois otages et voyeurs, Georges et Martha se livrent à un jeu de massacre bien réglé, un combat sauvage où tous les coups sont permis même la transgression des règles tacites, mené sur le ring de leurs douleurs. Tour à tour ils prennent l’avantage, marquent des points, dominent ou perdent la main. Dans la première partie, sous-titrée « Rires et jeux », ils s’échauffent, mettent en place le dispositif, s’asticotent, mordent sans faire mal, préparent le terrain de leur affrontement dans une seconde partie dont le sous-titre, « Exorcisme », en dit long sur la fonction de ce duel qui semble rôdé depuis des années pour exorciser des démons impossibles à terrasser.

Dominique Valadié et Wladimir Yordanoff donnent beaucoup de puissance intérieure à leurs personnages ; ils sont à la fois dans la violence et dans la retenue, dans une relation de complicité et d’inimitié, d’amour et de haine, dans une tension sur le fil de leurs émotions, de leurs faiblesses, de leur détresse. Ivre d’alcool et de l’excitation que lui procure ce jeu qu’on sent dangereux, elle manie le cynisme et l’humiliation avec adresse mais ne peut empêcher qu’affleurent de fugaces déchirures de l’âme ; il lui oppose une fausse impassibilité qui se fissure ça et là mais derrière le masque, il est peut-être le plus pervers des deux. Il n’y a pas de vainqueur à ce jeu dont ils sont seuls à connaître certaines règles. Quid de ce fils mystérieux autour duquel se nouent finalement les tensions ? Ils jouent pour de vrai à se faire peur à l’instar des jeux d’enfant qui sont des jeux de vérité. On crie au grand méchant loup comme dans la fable des trois petits cochons ; la comptine, le bouquet rouge sang de gueules-de-loup, où il ne faut pas se jeter, ajoutent au sentiment de menace impalpable. Comme dans certains films d’Hitchcock, l’auteur use en sous-main du ressort de la dimension psychanalytique. Epuisé, le quatuor se sépare à l’aube, imbibé d’alcool. On devine que, tel Sisyphe roulant son rocher, Georges et Martha sont condamnés à rejouer leur drame devant de futures victimes. La mise en scène à l’os de Françon et l’interprétation de Wladimir Yordanoff et Dominique Valadié donnent un vrai coup de jeune à la pièce d’Albee.

Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee, traduction Daniel Loayza ; mise en scène Alain Françon ; décor, Jacques Gabel ; costumes, Patrice Cauchetier ; lumière, Joël Hourbeigt ; musique, Marie-Jeanne Séréro. Au théâtre de l’œuvre du mardi au samedi à 21h. Tel : 01 44 53 88 88.

© Dunnara Meas

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