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Critiques / Théâtre

Pour l’amour de Simone par Anne-Marie Philipe

par Gilles Costaz

Les passions du "Castor"

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L’affiche du spectacle d’Anne-Marie Philipe nous rappelle que Simone de Beauvoir se fit photographier nue, de dos, et laissa circuler la photo, montrant ainsi qu’elle n’était pas seulement une femme de pensée et une militante de la cause féminine, mais aussi une femme qui aimait l’amour et le plaisir. D’où, de la part d’Anne-Marie Philipe, une autre mise à nu de l’auteur du Deuxième Sexe à travers ses passions et ses foucades, dont nous avons les traces – ou plus que des traces, des moments encore brûlants, toujours à vif – dans la correspondance et certains livres de Simone, ainsi que dans les lettres de ses amants. Le mot « amants » est limitatif puisque le « Castor », comme l’appelait Sartre, s’accorda quelques relations lesbiennes, que le spectacle ne laisse pas de côté, en les plaçant à leur échelon véritable (ces passades-là ne furent pas très importantes !). On sait que Sartre et Beauvoir avaient passé entre eux un contrat moral où ils s’affirmaient attachés l’un à l’autre mais dans une liberté qui permettait d’autres amours, sans tabous ni dissimulations. Simone de Beauvoir eut une longue aventure avec l’écrivain américain Nelson Algren, rencontré aux Etats-Unis, et elle eut aussi une relation durable mais à éclipses avec l’écrivain-journaliste Jacques-Laurent Bost, qui était un ancien élève de Sartre et fut l’un des fondateur de la revue Les Temps modernes. Au nom de sa liberté personnelle, chacun s’engageait dans une, deux ou trois liaisons, simultanées, successives ou périodiques. Ce type de vie commune et individuelle n’était pas nouveau mais le fait de le rendre public l’était. Ainsi évoluait, grâce à une franchise nouvelle, notre société.
Nous sommes dans un salon très dépouillé, intemporel, aux couleurs rougeoyantes, qui pourrait ressembler à l’antichambre où se passe Huis clos. On s’asseoit, on bouge, on parle, on écoute. L’attention du spectateur est vite captée par la circulation des mots et des identités. N’y a-t-il pas devant nous trois Simone de Beauvoir et un seul homme qui, lui, avec une pipe, des lunettes et une chemise à carreaux, change de personnalité pour être tour à tour Algren, Bost et Sartre ? Que signifie ce jeu de miroirs et de facettes ? Simone de Beauvoir est-elle plus multiple que le furent ses amants ? En fait, chaque femme est une amante différente, celle de l’un des trois partenaires de Simone. Riche et plaisant est ce jeu de cartes qui donne à deux jeunes comédiennes, Camille Lockart et Aurélie Noblesse, l’occasion d’opposer avec finesse des sensibilités secrètement frémissantes. Alexandre Laval assume son triumvirat avec un charme d’étudiant et une délicatesse qui se moque de l’exactitude biographique et crée une distance gracieuse dans cette tourneboulante pelote de passions. Anne-Marie Philipe est à la fois la narratrice et la Simone attachée à Sartre : elle est l’autorité, le savoir, la conviction, tout en faufilant quelques doutes et pas mal de blessures, laissant entendre dans un jeu très sûr qu’il n’y a pas d’amour sans douleur. Le dangers de la reconstitution trop littéraire ou trop imagée sont écartés. Ici, tout palpite : vérités et erreurs. La totalité de cette triple histoire nous enveloppe, mais notre cœur, sans doute, choisit l’une des histoires. C’est, pour notre part, l’accord interrompu et toujours repris entre Simone et Bost. Sacré Castor construisant ses galeries amoureuses dans le flux de la vie !

Pour l’amour de Simone, textes de Simone de Beauvoir et de ses amants, mise en scène et scénographie d’Anne-Marie Philipe, bande-son de Clément Garcin, lumières de Fouad Souaker, avec Anne-Marie Philipe, Camille Lockart, Aurélie Noblesse, Alexandre Laval. Spectacle Sea Art, ayant bénéficié d’une résidence de création proposée par le Service culturel de la ville de Deauville.

Lucernaire, 18 h 30, tél. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 15 octobre. (Durée : 1 h 10).

Photo Michel Slomka.

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