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PompierS de Jean Benoît Patricot

par Gilles Costaz

Un crime enrobé de douceur

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On est noué, percuté, bouleversé. La pièce de Jean Benoît Patricot met devant nous ce que nous ne voulons pas regarder, sans provocation, sans violence, sans discours moral : l’histoire d’une femme que son partenaire considère comme un pur objet sexuel et a partagée avec ses collègues de travail. Mais la situation n’est pas détaillée de façon aussi simple, la pièce n’aime pas les idées simples sous son langage clair. Ce n’est pas un document, pas un dossier, mais l’évocation sensible, approfondie, prolongée d’une relation d’amour qui était sincère d’un côté et mensongère de l’autre. La femme a l’air d’une gamine, elle est appelé la « Fille », mais elle a 30 ans. Elle n’a pas un psychisme de prof de fac, elle est ce qu’on appelle simplette quand on ne veut pas trop s’interroger sur le psychisme d’une personne restée dans l’enfance – l’auteur, lui, dit qu’elle est « limitée ». L’Homme est sapeur pompier. Il a dit à la femme qu’il l’aimait et a pris avec elle tous les plaisirs dont il rêvait, jusqu’au jour où il a trouvé confraternel de confier le corps de son amie à ses camarades. Certains d’entre eux n’ont pas pas refusé l’aubaine mais la victime s’est confiée à d’autres femmes qui ont révélé ce crime qui s’apparente à celui de la « tournante »... La pièce commence quand la Fille et l’Homme se retrouvent peu de temps avant que l’affaire ne passe devant la justice. Il fait pression sur elle car il a appris ce qu’il risque. Il voudrait qu’elle déclare qu’elle n’a pas été obligée de faire ce qui a été fait, qu’elle était partie prenante dans cette violence sexuelle. Elle ne répond pas vraiment. Elle s’accroche à une obsession qui a la forme d’une interrogation : ce qu’ils ont vécu tous les deux, c’était bien de l’amour ? Il répond que oui et veut la convaincre de mentir au juge. La pièce s’arrête avant que le procès ait lieu et que soit connu le jugement.
Le texte de Patricot est sacrément audacieux. Serge Barbuscia, qui le met en scène, fait également preuve d’audace en le créant, car cette mise à nu de ce que la société préfère cacher ne peut plaire à tout le monde. Elle peut créer des malaises chez certains spectateurs. Barbuscia place les deux personnages dans un quadrilatère où ils vont, viennent, s’arrêtent, se retrouvant d’un jour à l’autre. Les mots tournent en rond, et ils sont assez semblables. Elle veut croire à l’amour, il veut croire à sa survie. Barbuscia a finement dirigé les acteurs dans le registre de la mezza voce et d’une fausse tranquillité, terrible tant elle est ouatée. Pas de cri, juste une quête désespérée de mots qui apaiseraient l’un et l’autre. Camille Carraz, dans le rôle de la Fille, incarne une femme-enfant dans une interprétation qui nous hantera longtemps, tant elle est à fleur de cœur, à travers un jeu à la douce et délicate vibration. Elle incarne une victime aimante, ce qui est d’une extrême difficulté, et accède là à un niveau d’interprétation exceptionnel. William Mesguich est le pompier, le bourreau à la voix tendre. Loin du style lyrique qui est habituellement le sien, il est également parfait grâce à une sobriété étonnante : il compose un homme qui se replie, se cache, place son salut dans une tendresse de dernière minute, calculée ou réelle, trouvant cette ambiguïté avec laquelle Patricot est si limpide. Il y a comme un écho du théâtre de Duras dans la circulation du dialogue et des personnages, mais pour exprimer exactement le contraire. Duras chante l’amour. Patricot dit le mensonge de l’amour, s’aventure en d’autres terrains secrets. Rarement une œuvre et un spectacle en demi-teintes obstinées nous atteint avec une telle force !

PompierS de Jean Benoît Patricot, mise en scène de Serge Barbuscia, scénographie et lumière de Sébastien Lebert, costumes d’Annick Serret, conception sonore et musicale d’Eugenio Romano, avec Camille Carraz et William Mesguich.

Le Balcon, Avignon, 17 h. Texte aux éditions de l’Amandier.

Photo Gilbert Scotti.

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