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Critiques / Théâtre

Polyeucte de Pierre Corneille

par Corinne Denailles

Pulsion de vie, pulsion de mort

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Nous sommes en l’an 250 en Arménie, à l’époque de l’Empire romain représenté ici par le gouverneur Félix. Félix a une fille Pauline qui, soumise à la volonté de son père, a renoncé à l’amour de Sévère qui n’était pas d’un rang convenable. En bonne fille, elle épouse Polyeucte qu’elle finit par aimer d’un amour sincère même si elle n’oublie pas Sévère qu’on croit mort. Tout va bien donc jusqu’à ce qu’on apprenne que Polyeucte s’est laissé convaincre par son ami Néarque de rallier la cause des nouveaux chrétiens, considérés alors par les Romains comme une secte. En secret, Polyeucte et Néarque projettent de détruire les idoles de pierre des païens au nom du seul dieu chrétien. Sur ces entre-faits, voilà Sévère qui revient, auréolé de ses exploits et de son ascension auprès de l’empereur. Félix, individu médiocre et sans scrupules, ordonne à Pauline de rencontrer Sévère dont il craint la vengeance. La tragédie se noue, opposant les raisons du cœur et les raisons de l’âme. Pauline, qui aime encore Sévère, est déchirée tandis que Polyeucte, définitivement fanatisé, choisit de renoncer à l’amour terrestre pour l’Amour de Dieu, réclame de mourir en martyre et veut entraîner sa femme. Félix, gouverneur romain, est ulcéré et signe l’arrêt de mort de ce gendre inflexible. Sévère, qui se révèle le seul personnage mesuré de l’histoire, tente d’apaiser les passions et prône la tolérance envers ces chrétiens qu’on persécute parce qu’on ne les comprend pas et qu’ils font peur. Pauline est peut-être le plus beau personnage féminin imaginé par Corneille ; passionnée, intègre, intelligente, elle fait honte à ce père vil qui veut disposer d’elle pour servir sa position. Le combat entre la grâce et la passion amoureuse, entre les pulsions de vie et de mort, se résoudra un peu rapidement dans la conversion généralisée des uns et des autres, probablement parce que Corneille se doutait que le sujet (inspiré de la vie d’un saint) serait mal accueilli tel qu’il l’a traité et il a éprouvé le besoin d’anticiper d’éventuelles attaques qui ne manquèrent pas, tel l’abbé d’Aubignac qui jugea que les passions humaines « portent les hommes à des pensées vicieuses » et que les associer à la religion tient de l’offense. Cette pièce atypique de Corneille quitte le registre de l’honneur pour celui de la morale, usant de la passion amoureuse comme d’un moteur dramatique.

Brigitte Jaques-Wajeman est devenue au fil du temps une véritable spécialiste de Corneille avec lequel elle entretient des rapports d’intelligence et d’intimité des plus subtils. Parmi ses nombreuses mises en scène, le cycle consacré à cinq pièces du dramaturge qu’elle a considéré sous l’angle de la colonisation était exceptionnel et a montré comment on peut comprendre une pièce du XVIIe siècle de notre point de vue moderne. Depuis, elle a poursuivi son exploration de l’œuvre de Corneille en gardant la même approche esthétique d’une grande sobriété qui fait la part belle aux acteurs, souvent très jeunes. Elle les conduit à échapper à la scansion obsédante de l’alexandrin et ainsi à nous révéler tout l’or du texte. Un travail de direction et d’acteurs de grande qualité. Dès la première scène le point de vue est clair et le ton est donné : un grand lit au centre du plateau, surmonté d’une fresque qui évoluera au fil du spectacle sous les lumières de Nicolas Faucheux, deux blocs imposants verticaux mobiles s’ouvrent et se ferment à chaque acte. Dans le lit, une jeune femme semble dormir, le corps discrètement dénudé ; auprès d’elle un homme, Polyeucte, écoute le récit du cauchemar qu’elle vient de faire, rêve prémonitoire de la mort de son jeune époux Polyeucte. A la fin, à la place du lit, le cadavre de Polyeucte recouvert d’un drap blanc. Cette tragédie du désir d’absolu est aussi une tragédie des sens. Grâce au talent sensible d’Aurore Paris, on souffre et on vibre avec Pauline tourmentée et amoureuse comme on le ferait chez Racine. Clément Bresson campe un Polyeucte — costume immaculé, barbe discrètement christique — passionné d’absolu qui se voit héros en s’offrant en martyre à son Dieu. Le sombre et tolérant Sévère est interprété avec intensité par Bertrand Suarez-Pazos. Tous les comédiens méritent la même admiration, ainsi que la scénographie et les costumes d’Emmanuel Peduzzi. On reste frappé par la modernité du propos qui illustre les dangers de l’intolérance, quelle qu’en soit l’origine et la cible.

Polyeucte de Pierre Corneille, mise en scène Brigitte Jaques-Wajeman ; scénographie et costumes, Emmanuel Peduzzi ; lumières, Nicolas Faucheux ; son, Stéphanie Gibert ; avec Clément Bresson, Pascal Bekkar, Aurore Paris, Pauline Bolcatto, Marc Siemiatycki, Timothée Lepeltier, Bertrand Suarez-Pazos. Au théâtre de la ville, Les Abbesses, du 10 au 21 janvier 2017, du mardi au samedi à 20h30. Durée : 2h.

© Mirco Magliocca
Tournée
1er mars à Brive Théâtre des 13 arches)
14 mars à Alençon (Scène nationale)
18 mars à Fontainebleau (Théâtre municipal)
2 et 3 mai à Amiens (MCA)

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2 Messages

  • Dommage que cette sublime pièce, si magnifiquement et passionnément jouée (bravo ! tout spécial à Aurore Paris dans Pauline) et si intelligemment montée… finisse si mal !
    Le tragique, c’est une apothéose, un rite d’amour extrême, une transcendance de la Passion, sous toutes ses formes. Le sacrifice des héros y fait le sublime. Qu’importe le prétexte de l’intrigue : politique, amoureux, religieux… Les auteurs et même les génies cèdent aux besoins et aux goûts des époques. Corneille, comme par ailleurs un romantique absolu comme Novalis (« La religion chrétienne est proprement la religion de la volupté. » ) ont une vision du christianisme qui est la leur : une religion de la passion. Mais surtout tout parle de Désir dans le Tragique ! Tout y est prétexte !
    Aussi pourquoi escamoter la fin de la pièce de Corneille ? La metteuse en scène, pourtant excellente, Brigitte Jacques Wajeman a dans cette pièce de Corneille, Polyeucte, eu visiblement peur de son sujet. On y parle en effet d’un martyr et de religion. Mais c’est une religion de théâtre ! Seuls les idiots y croient ! Enfin, tout ne parle dans cette pièce que de Désir !
    Sévère, le futur empereur, frustré de n’avoir conquis le cœur de Pauline, reste avec sa morale de pacotille. Il pontifie sur la vertu alors qu’il n’a pas connu la jouissance… Brigitte Jacques Wajeman en fait le héros de la pièce… et lui fait trahir Corneille en lui faisant citer hors de propos les lourds et pesants propos du Nietzsche de L’Antéchrist à moitié fou et impuissant qui n’était plus que l’ombre du génial auteur – lyrique lui – de Zarathoustra.
    Le héros de la pièce qui a connu l’amour et le sommet des jouissances terrestres, Polyeucte et surtout Pauline, eux ont enfreint la loi, la règle, la morale, la bienséance… Ils sont devenus fous et ivres de quelque chose qui les dépasse ! C’est magistralement et théâtralement sublime ! On se fiche s’ils sont crédibles ! et si la réalité historique est respectée ! C’est cela le tragique ! Les héros sont sublimes parce qu’ils ont accès à quelque chose d’autre qui les dépasse… sans doute l’extase, la grande, qui fait peur aux tièdes ! et en tous cas à la metteuse en scène Brigitte Jacques Wajeman.
    Le petit sermon moralisateur finalement très catho-petit-bourgeois de l’épilogue – emprunté au mauvais Nietzsche - qui déforme la pièce de Corneille ne rétrécit qu’elle…

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  • Polyeucte de Pierre Corneille 16 février 2016 01:05, par Ulyssien

    Sublime Corneille, magnifiques acteurs, et moralisme de pacotille pour la metteuse en scène…
    Dommage que cette sublime pièce, si magnifiquement et passionnément jouée (bravo ! tout spécial à Aurore Paris dans Pauline) et si intelligemment montée… finisse si mal !
    Le tragique, c’est une apothéose, un rite d’amour extrême, une transcendance de la Passion, sous toutes ses formes. Le sacrifice des héros y fait le sublime. Qu’importe le prétexte de l’intrigue : politique, amoureux, religieux… Les auteurs et même les génies cèdent aux besoins et aux goûts des époques. Corneille, comme par ailleurs un romantique absolu comme Novalis (« La religion chrétienne est proprement la religion de la volupté. » ) ont une vision du christianisme qui est la leur : une religion de la passion. Mais surtout tout parle de Désir dans le Tragique ! Tout y est prétexte !
    Aussi pourquoi escamoter la fin de la pièce de Corneille ? La metteuse en scène, pourtant excellente, Brigitte Jacques Wajeman a dans cette pièce de Corneille, Polyeucte, eu visiblement peur de son sujet. On y parle en effet d’un martyr et de religion. Mais c’est une religion de théâtre ! Seuls les idiots y croient ! Enfin, tout ne parle dans cette pièce que de Désir !
    Sévère, le futur empereur, frustré de n’avoir conquis le cœur de Pauline, reste avec sa morale de pacotille. Il pontifie sur la vertu alors qu’il n’a pas connu la jouissance… Brigitte Jacques Wajeman en fait le héros de la pièce… et lui fait trahir Corneille en lui faisant citer hors de propos les lourds et pesants propos du Nietzsche de L’Antéchrist à moitié fou et impuissant qui n’était plus que l’ombre du génial auteur – lyrique lui – de Zarathoustra.
    Le héros de la pièce qui a connu l’amour et le sommet des jouissances terrestres, Polyeucte et surtout Pauline, eux ont enfreint la loi, la règle, la morale, la bienséance… Ils sont devenus fous et ivres de quelque chose qui les dépasse ! C’est magistralement et théâtralement sublime ! On se fiche s’ils sont crédibles ! et si la réalité historique est respectée ! C’est cela le tragique ! Les héros sont sublimes parce qu’ils ont accès à quelque chose d’autre qui les dépasse… sans doute l’extase, la grande, qui fait peur aux tièdes ! et en tous cas à la metteuse en scène Brigitte Jacques Wajeman.
    Le petit sermon moralisateur finalement très catho-petit-bourgeois de l’épilogue – emprunté au mauvais Nietzsche - qui déforme la pièce de Corneille ne rétrécit qu’elle…

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