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Critiques / Théâtre

Poétique d’Audiberti de Nelly Labère

par Gilles Costaz

Le goût moderne du Moyen Age

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Il faut, de temps à autre, saluer les ouvrages de fond, les livres de recherche qui éclairent une œuvre et un auteur au-delà de leur éclat journalistique ou historique. Jacques Audiberti, le formidable auteur de Le mal court, le contemporain du théâtre de l’absurde qui faisait jaillir les mots dans une abondance nouvelle tandis que ses amis, tels Ionesco, montraient à l’opposé le vide du langage, a fait l’objet de nombreux travaux, bénéficié d’importants ouvrages d’essayistes comme Jeanyves Guérin et Gérard-Denis Farcy. Le nouvel essai qui lui est consacré, Poétique d’Audiberti, Le Moyen Age à l’œuvre de Nelly Labère, vient renouveler l’angle de vue qu’on adopte face à ses pièces. Chez Audiberti, langue et univers empruntent souvent à la culture et à l’histoire du Moyen Age : de quelle façon, avec quelle singularité Audiberti s’empare-t-il de cet héritage et comment fait-il du neuf en jouant avec ce patrimoine de mots et de personnages ? Nelly Labère relie des fils qui n’avaient pas été encore été reliés avec cette pertinence.
Tout Audiberti ne peut être examiné à l’aune du Moyen Age. Mais une part considérable de ses écrits se relie à ces siècles faussement obscurs. La pièce Pucelle réinvente le mythe de Jeanne d’Arc, Le Cavalier seul retrace la férocité des croisades, Cœur à cuire recompose le destin de Jacques Cœur, l’argentier de Charles VII, glorieux puis évincé. Et ce ne sont que les exemples les plus évidents. Quant au verbe audibertien, il raffole d’une musique, d’une sonorité médiévales qui, en réalité, ne sont jamais imitatives. Nelly Labère cite beaucoup d’exemples, dont l’un qui, tiré des Enfants naturels, est un aveu et donne le ton – ce génial ton du poète : « Toute cette grosse tranche, du reste, de l’an un à l’an mil, est assez mal connue, surtout à partir du troisième siècle. Il est toujours facile d’enfoncer la main dans le millefeuille du temps. On rencontre, à tout coup, une main chaude et vive, celle de Cléopâtre, celle d’Alexandre, et, après les Croisades, Dante, Richard Cœur de Lion, Duguesclin, mille autres, Molière, Mazarin. Mais du césar ultime au premier chevalier, il faut fouiller tant et plus pour attraper la cheville de Brunehaut une poignée de la barbe fleurie. » Pleinement de son siècle, Audiberti scrutait les villes, l’actualité des journaux, les films mais pouvait se sentir frère de François Villon.
On ne saurait donner ici toute la dimension d’une étude qui voyage à travers une création d’un volume considérable, décèle ce qu’il peut y avoir de chiffré, d’énigmatique, de nourricier, de charnel et métaphysique, et aussi de fraternel, dans la relation secrète d’un poète du théâtre avec la masse prodigieuse d’un certain autrefois. Au terme de cet examen exact et vibrant, Nelly Labère peut conclure : « L’œuvre d’Audiberti, capable de puiser dans le Moyen Age la force de sa modernité, renouvelle langue et discours du passé par une philosophie personnelle exempte de tout dogme. » Voilà du grain à moudre, des pistes et des plaisirs à saisir pour lecteurs, acteurs, metteurs en scène et patrons de boutiques théâtrales.

Poétique d’Audiberti, Le Moyen Age à l’œuvre de Nelly Labère. Editions les Classiques Garnier, 172 pages, 23 euros.

Photo Gallimard.

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