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Critiques / Opéra & Classique

Pierrot Lunaire d’Arnold Schönberg

par Caroline Alexander

Quand les marionnettes du bunraku donnent vie à l’abstraction musicale….

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Une lune pâle surplombe en fond de scène les cinq musiciens de l’Ensemble Musica Nigella posés sur une estrade haute. Piano, violon, violoncelle, flûte, clarinette jouent face au public, leur chef, le maestro japonais, Takénori Némoto lui tourne le dos. En exécutants rôdés au répertoire dit contemporain, ils interprètent le mythique et très bref Pierrot lunaire de Schoenberg (1874-1951) qu’ils font précéder des Quatorze manières de décrire la pluie que lui dédia son élève Hans Eisler (1898-1962). Au total, une heure de musiques à entendre à et à voir.

Connu pour la mise en musique de pièces de théâtre de Bertolt Brecht, Eisler fut l’un des premiers adeptes de l’atonalité créée, inventée par son maître. La palette de ses couleurs, de ses ruptures et dissonances sont ici visuellement concrétisées sur l’écran géant où la lune a cédé la place à un jeu de symboles graphiques (signés Gabriele Alessandrini) qui s’agitent, se déplacent et se créent en rouge, noir et blanc, comme poussés par un pinceau dansant sur les cadences de la musique. Cette calligraphie à la japonaise annonce en quelque sorte le destin inattendu octroyé au Pierrot lunaire, une transposition illustrée et mise en vie par des marionnettes du bunraku.

La lune reprend sa place de sentinelle. L’œuvre de concert composée en 1912 par Schönberg sur des poèmes du belge Albert Giraud (1860-1920), puis traduits en allemand par Otto Erich Hartleben (1864-1905) est destinée à un orchestre et à une chanteuse-récitante maîtrisant les formes du Sprechgesang (le parlé-chanté inventé par Humperdinck). Jean-Philippe Desrousseaux, marionnettiste et metteur en scène a eu l’idée de leur illustration par ces poupées géantes, manipulées à vue, qui, dans leurs somptueux costumes, vont raconter leurs histoires d’amour et de mort avec quelques éventails, une canne géante et une ombrelle cabriolante. Elles seront tour à tour geisha, homme, femme, vieillard, vieillarde.

Leur souple gestique épouse les segments musicaux en un ballet mettant en mouvements les personnages des textes dont la narratrice, en kimono élégant, détaille les mots et les notes. La mezzo soprano Marie Lenormand en assume le rôle en présence à la fois investie et détachée. Sa diction est claire pour ceux qui entendent l’allemand, pour les autres, les surtitrages en langue française d’origine, filent parfois à toute allure. Mais elle en compense l’embarras en dramatisant la consistance des mots : éclatés de voyelles, mugissements des consonnes donnent du sens au contenu. Par moments, elle éclipse sa propre réalité et on aimerait parfois (mais pas souvent) continuer d’en suivre le réel avec plus de fermeté.

Avec subtilité, Takénori Némoto dirige à la fois ses musiciens, sa narratrice et les formidables manipulateurs de marionnettes. En quelque sorte il peint la musique à la façon du calligraphe du prélude d’Eisler, il sait comment saisir et faire bondir ou rebondir les charpentes musicales et l’intimité de leurs structures. Tout est à la fois, précis, net et coloré comme un pastel impressionniste.
Avec ses poupées animées ce Schönberg de rêve intérieur devient un spectacle pour grands et petits enfants. Jolie prouesse.

Pierrot lunaire d’Arnold Schönberg, précédé des Quatorze manières de décrire la pluie de Hans Eisler, adaptation pour marionnettes du bunraku, scénographie, mise en scène et costumes de Jean-Philippe Desrousseaux, vidéo Gabriele Alessandrini, lumières François Xavier Guinnepain. Ensemble Musica Nigella, direction Takénori Némoto. Avec Marie Lenormand, récitante (et Marion Tassou le 31 mars), les marionnettistes Gaëlle Trimardeau, Bruno Coulon, Antonin Autran, J.Ph. Desrousseaux Les musiciens Pablo Schatzman, Annabelle Brey, Anne-Cécile Cuniot, Marion Ralincourt (en alternance avec François Miquel)

Paris - Théâtre de l’Athénée du 24 au 31 mars à 20h, le 28 à 19h
01 53 05 19 19 – www.athenee-theatre.com

Photos Gabriele Alessandrini

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