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Critiques / Théâtre

Pièce en plastique de Marius von Mayenburg

par Gilles Costaz

Les bourgeois et les artistes de la modernité

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Quand on arrive à l’usine Hollander, à Choisy-le-Roi, ex-usine bien sûr, où s’est installée la compagnie la Rumeur, la sensation d’un théâtre différent, isolé pour mieux parler du monde, soucieux de beauté et de convivialité pour échapper aux pièges du théâtre purement laboratoire, s’impose au visiteur. La salle de spectacle elle-même n’est pas tout à fait comme ailleurs. C’est un grand cube qui a gardé quelques colonnes métalliques et dont l’éclairage n’est pas seulement frontal, formé d’un quadrilatère de projecteurs produisant une lumière aux multiples nuances. La pièce jouée en ce moment, Pièce en plastique, est la dernière œuvre de l’Allemand Marius von Mayenburg, l’un des grands auteurs européens depuis le succès de Visage de feu et du Moche.
C’est une nouvelle fois la bourgeoisie aisée qui est en scène : pauvre grande bourgeoisie riche, si malheureuse de ne pas tout posséder, éperdue d’amour au plus profond de son égoïsme ! Le couple qui apparaît ne s’entend plus guère. Lui, médecin, irait bien soigner les démunis en Afrique, mais comment rompre avec les obligations qui vous lient sur place depuis tant d’années ? Elle travaille dans l’art mais a fort à faire avec un fils évanescent et une femme de ménage qui, d’abord effacée, va devenir le centre de toutes les attentions. Notre épouse collabore avec un artiste performer qui ne tarde pas à s’emparer de la femme de ménage pour la placer au centre de sa prochaine installation ! Mais la pauvre jeune femme est sans doute la seule personne capable de donner de l’amour dans ce monde replié sur lui-même.
La charge contre un certain art moderne et son verbiage arrogant est au cœur de la pièce, mais, au-delà du micro-monde de l’art, c’est toute la frange possédante de la société qui est en cause et représentée comme à la parade, vaniteuse et souvent désespérée. Le théâtre de Mayenburg est un théâtre d’après Pinter et Pasolini. Il va jusqu’au guignol, mais toutes ses composantes sont vraies. Il mêle l’absurde et le tableau social, mais il exprime en sous-main une douleur intime, un amour obstiné de l’humanité qui privilégie les plus humbles, sans passer par le message ou le démonstration. La mise en scène de Patrice Bigel parcourt remarquablement ces différents niveaux : la soirée est d’abord une énorme satire, mais chaque personnage y a ses déchirures, ses errances, ses pitoyables aveuglements, ses secrets. Juliette Parmantier tient étonnamment le rôle de la femme de ménage, silencieuse, mystérieuse. Bettina Kühlke incarne l’épouse hystérique dans un style passionné de grand aloi. Karl-Ludwig Francisco, en jeune prêtre de l’art moderne, tranche par son jeu décalé et original. Jean-Michel Marnet est le mari avec un juste ahurissement, où s’inscrit la souffrance d’être toujours dépassé. Julien Vion est en douceur la jeunesse face à un monde de vieux. Face à ce type de texte, il faut être légèrement étrange, être le vrai et l’excessif, pour qu’il n’y ait pas de trivialité. C’est ce que réussissent la mise en scène de Patrice Bigel et ses acteurs : la grande classe.

Pièce en plastique de Marius von Mayenburg, traduction de Mathilde Sobottke (L’Arche), mise en scène de Patrice Bigel, scénographie et lumières de Jean-Charles Clair, avec Karl-Ludwig Francisco, Bettina Kühlke, Jean-Michel Marnet, Juliette Parmantier, Auguste Daniau, Loris Perna, Julien Vion.

La Rumeur, Usine Hollander 1, rue du docteur Roux 94600 Choisy-le-Roi, jeudi, vendredi, samedi 20 h 30, dimanche 18 h, tél. : 01 46 82 19 63, jusqu’au 3 décembre.

Photo UH.

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