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Critiques / Théâtre

Phèdre de Sénèque

par Corinne Denailles

Une tragédie sauvage

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Tout le monde connaît la pièce de Racine au moins pour l’avoir étudiée au collège. Mais on connaît moins les sources antiques, grecque avec l’Hippolyte d’Euripide, latine avec cette Phèdre de Sénèque (très belle traduction de Florence Dupont), philosophe stoïcien (Les Lettres à Lucilius), homme d’état (conseiller de Caligula et de Néron) et dramaturge. La Phèdre de Racine apparaît bien tiède et pâle à côté de celle de Sénèque, tout entière habitée par ses violentes pulsions, impétueux désir de liberté, fureur passionnelle incestueuse et dévastatrice pour son beau-fils Hippolyte dont la culpabilité la ronge mais ne suffira pas pour la museler. La pièce de Sénèque est sauvage, terriblement charnelle ; si les dieux sont présents, ici les hommes n’en sont pas les pantins, ils sont responsables de leurs actes.
La pièce s’ouvre par un monologue guerrier d’Hippolyte adressé à la déesse Diane protectrice de la ville. Hippolyte et Phèdre vivent seuls, accompagnés de la nourrice (Claude Mathieu), dans l’austère palais de Thésée absent depuis quatre ans, parti aux enfers régler quelques comptes avec l’épouse d’Hadès. Les jeunes gens, abandonnés à eux-mêmes étouffent dans cette sombre prison à en devenir fou. Dans l’obscure scénographie d’Irène Vignaud, les ors du palais ont laissé place à de sombres murs nus, symbole de l’enfermement et de la solitude des personnages. Hippolyte tout entier absorbé par sa vie guerrière, Phèdre, prisonnière de son rang, livrée à des fantasmes transgressifs qui ne seraient que l’expression de la sève vitale qui bouillonne en elle ; dans un geste symbolique, elle se défait de sa robe dorée de princesse pour revêtir le costume des Amazones dont elle est l’héritière, signe de son affranchissement des convenances et de son sexe, au risque d’en mourir, libérant ainsi ces pulsions de vie et de mort qui l’empoisonnent. L’interprétation de Jennifer Decker révèle avec sensibilité les contradictions du personnage qui brûle intérieurement, tantôt furie, tantôt anéantie, jouet de ses désirs impossibles à maîtriser. Nâzim Boudjenah est Hippolyte, tout à sa rage guerrière puis à son indignation face à l’aveu de Phèdre auquel il ne saura survivre. C’est depuis l’obscurité de la salle que Claude Mathieu fera le récit halluciné de la fin d’Hippolyte déchiqueté par un monstre marin, comme une voix off qui murmure à l’oreille du spectateur faisant lever des images d’apocalypse. Thésée à son tour dévasté, d’abord parce qu’il croit que son fils s’est rendu coupable de cet amour incestueux, puis par le récit de sa terrible fin et enfin par la révélation de l’innocence d’Hippolyte et de la faute de Phèdre. Beaucoup de malheurs simultanés pour un seul homme qui rentre tout juste d’un combat inhumain pour plonger dans l’horreur. Thierry Hancisse exprime avec la retenue qui sied au prince qu’est Thésée, les ravages d’un accablement indicible, sans aucun recours. Seuls les commentaires du choeur (Pierre-Louis Calixte) apportent un soupçon de distance et de calme à cette tragédie absolue tissée de bruit et de fureur .

Phèdre de Sénèque. Traduction : Florence Dupont. Mise en scène : Louise Vignaud. Scénographie : Irène Vignaud. Lumières : Luc Michel. Costumes : Cindy Lombardi. Son : Lola Etiève. Avec Nâzim Boudjenah, Jennifer Decker, Thierry Hancisse, Pierre Louis-Calixte, Claude Mathieu. Au Studio théâtre de la Comédie-Française à 18h30.
Durée : 1h20.

Photo Christophe Raynaud de Lage

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