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Critiques / Théâtre

Perturbation, d’après le roman de Thomas Bernhard

par Jean Chollet

mises en abymes impétueuses

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Depuis les débuts de sa carrière, amorcée dans les années 70 à Jelena Gora puis au Stary Teatr de Cracovie, le grand metteur en scène polonais Krystian Lupa s’est beaucoup inspiré de romans qu’il a adaptés à la scène. Parmi eux, Cité de rêve d’Alfred Kubin, Les Rêveurs et Esquisses de l’homme sans qualité de Musil, Les Frères Karamazov de Dostoïevski, Les Somnambules de Hermann Broch, Le Maître et Marguerite de Boulgakov ou La Platrière et Extinction de Thomas Bernhard. Ayant par ailleurs présenté deux œuvres dramatiques de l’auteur autrichien, il renoue aujourd’hui avec lui, dans une adaptation de ce roman de jeunesse publié en 1967 et traduit en français par Bernard Kreiss en 1989.

Le narrateur, âgé de 21 ans, accompagne son père médecin dans sa tournée de visites aux malades dans la région de Haute Autriche. Au cours de celles-ci, ils croisent des patients dont les maux ne sont pas seulement d’ordre corporel, mais relèvent surtout de blessures psychologiques, nées de l’isolement et de la solitude, de l’indifférence et du désespoir à l’ombre de la mort. Dans un pays en pleine dégénérescence, qui reflète plus largement l’humanité toute entière. Dans leur cheminement, le médecin et son fils côtoient des cas différents qui témoignent d’autant de souffrances, de secrets cachés ou de frustrations qui pourrissent la vie. Leur dernier patient est le singulier Prince Saurau, veuf retranché dans le château de Hochgobernitz, où, isolé du monde dans sa bibliothèque, il est hanté par ses prophéties, ses doutes et ses tergiversations. Dans sa logorrhée, il témoigne d’une force pamphlétaire et imprécatoire qui marquera les personnages de l’œuvre de Bernhard. Il cultive surtout “ L’art de parler avec soi-même infiniment supérieur à l’art du dialogue.”

Ce roman fleuve aux multiples pistes, dont les monologues sont autant de plongées intérieures au cœur des individus, n’apparaissait pas nécessairement une évidence pour faire l’objet d’une transposition scénique. Fort de son expérience en ce domaine et en associant “ l’équipe artistique ” à la réalisation, Krystian Lupa conduit ce voyage sensible et détonant avec maîtrise et intelligence. Si sur sa durée (5 heures avec 2 entractes), la représentation porte quelques longueurs, elles n’altèrent pas le propos ni la densité profonde de cette introspection aux accents énigmatiques et ironiques souvent bouleversants fidèle au livre, Lupa a cependant reconstruit les personnages parmi lesquels les femmes sont peu présentes – comme souvent chez Bernhard – et étoffé la présence éphémère du “ cousin polonais “ en forme de clin d’œil. L’ensemble de l’interprétation fait preuve d’une grande unité autour de Thierry Bosc, prince saisissant et troublant, qui trouve un rôle écrasant à la mesure de son talent, Valérie Dréville, Anne Sée, Mélodie Richard et Lola Carboni, dans plusieurs personnages, Matthieu Samper (le narrateur et Thomas fils du médecin), Jean-Claude Dumay (le médecin), Grégoire Tachnakian (le fils du prince) Jean-François Garel (le polonais et Krainer) et John Arnold (l’industriel), concourent à la réussite de ce spectacle envoûtant.

Comme à l’ordinaire, Lupa signe la scénographie et les lumières pour installer la représentation dans un espace organique. Celui d’une cour intérieure aux murs lézardés, d’où apparaissent latéralement les chambres des malades. Ce dispositif est complèté par les fins enchainements de projections vidéo reflétant les étapes de la tournée médicale. Comme autant de ponctuations d’un étrange et singulier voyage, qui s’achève par un chant polonais prégnant, interprété par la grande Ewa Demarczyk. Un regret, la volonté d’inscrire la parole dans une expression naturelle, occulte sa perception pour une grande partie du public.

Perturbation, d’après le roman de Thomas Bernhard, traduction Bernard Kreiss, mise en scène, scénographie, lumière, Krystian Lupa, avec John Arnold, Thierry Bosc, Valérie Dréville, Jean-Charles Dumay, Pierre-François Garel, Lola Riccaboni, Mélodie Richard, Matthieu Sampeur, Anne Sée, Grégoire Tachnakian. Durée 5 heures avec deux entractes.
Théâtre de la Colline, dans le cadre du Festival d’Automne jusqu’au 25 octobre 2013.
En tournée, du 13 novembre au 19 décembre, Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale – Petit Quevilly, Les Célestins – Lyon, CDN - Orléans - Loiret.
photos Elisabeth Crecchio

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