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Critiques / Théâtre

Passion simple d’Annie Ernaux

par Gilles Costaz

L’aveu du désir

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Ce n’est pas la première fois qu’on porte au théâtre le roman d’Annie Ernaux, Passion simple. C’était même déjà au Lucernaire, il y a une vingtaine d’années, qu’on avait vu le texte représenté avec une forte sensualité par Maud Rayer. Quelle audace, ce livre, et donc le spectacle qu’on en tire ! Une femme écrit : « À partir du mois de septembre, l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi. » Cette femme est professeur. Elle ne pense qu’aux rencontres qu’elle a l’après-midi avec son amant. Avec celui-ci, elle a un accord essentiellement physique. Membre du personnel diplomatique d’un pays de l’Est, marié à une femme invisible, l’homme représenterait même tout ce qu’elle n’aime pas : le mépris de ce qui relève de la culture, une certaine arrogance, une supériorité sociale affirmée notamment par la catégorie de la voiture (une R 25 : on est en 1991). Mais elle est constamment traversée par le désir, consacre la plupart de ses pensées et de ses achats au culte de cet homme. Elle lui écrit quand il n’est pas là, elle parle de lui et du plaisir dans son journal intime. Un jour, l’homme partira. Il reviendra pour une dernière étreinte, puis disparaîtra totalement. La passion simple passe au passé simple. Abandonnée, la femme atteint à une nouvelle liberté.
Sans changer un mot, ayant pratiqué quelques coupes, Jeanne Champagne a conçu ce spectacle comme le premier d’un triptyque, « La Chambre, le Jour, la Nuit », dont les prochains volets seront tirés de textes de Quignard et de Duras. Tout se concentre sur l’image de la chambre. Gérard Didier a conçu un décor où le lit est décalé vers la gauche, près d’une ouverture qui mènerait à une salle de bain. Tout le reste est vide. Le lit est défait. Assise ou couchée sur les draps, marchant dans l’espace, la femme porte une combinaison noire, qu’elle couvre souvent d’un imperméable, se livrant et se cachant tour à tour. Tout est passé et présent dans la façon dont Jeanne Champagne et l’actrice, Marie Matheron, font du vrai théâtre avec l’écriture littéraire : passé, puisque le personnage raconte et se souvient ; présent parce que le désir et le plaisir sont évoqués et épurés par le jeu. Mais c’est le regard sur le passé qui domine dans l’interprétation remarquable de Marie Matheron : elle incarne une femme chez qui les souvenirs rayonnent, souvenirs qui sont dans son corps et que sa tête analyse. Il y a autant de joie que de douleur et de regret dans cette attitude complexe. C’est un aveu que ce moment, la difficile mise au jour d’un secret. Un chant et, en même temps, un rejet de ce qui n’a plus lieu d’être.
La dernière image n’est peut-être pas juste : la femme s’en va avec son bagage, passant par l’encadrement de cette porte qui laissait entrouvert le huis clos. Mais, dans le récit d’Annie Ernaux, elle ne part pas. Elle entre dans une nouvelle vie, chez elle, sans cet homme. Détail de peu d’importance : on peut imaginer qu’une héroïne de Racine s’exprimerait et vivrait ainsi sur une scène, si elle sautait du siècle des convenances au temps des dévoilements.

Passion simple d’Annie Ernaux, mise en scène de Jeanne Champagne, scénographie de Gérard Didier, son de Bernard Valléry, vidéo de Benoît Simon, lumière de Pascale Sautelet, avec Marie Matheron.

Lucernaire, 18 h 30, tél. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 7 juin. (Durée : 1 h 10).

Photo DR

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