Accueil > Passage en revue d’Estelle Danière

Critiques / Théâtre

Passage en revue d’Estelle Danière

par Gilles Costaz

La trajectoire d’une étoile

Partager l'article :

La nuit vient de tomber. Vous vous promenez du côté des Folies-Bergère, rue Richer. Vous êtes un peu démodé dans votre tête : vous croyez que les revues de music-hall avec des filles aux plumes dansantes se donnent toujours là. Vous vous rendez compte de votre erreur. Le temple des girls et des boys est devenu un théâtre comme les autres. Vous reculez de quelques pas et vous tombez sur un petit consortium appelé les Feux de la rampe où l’on vous propose diverses choses, dont un spectacle intitulé Passage en revue. Vous achetez un billet. Un escalier pentu vous projette dans une salle où il n’y a absolument pas la place de mettre un bataillon de bluebell girls. Il n’y a, pour tout bataillon féminin, qu’une danseuse en scène, escortée d’un piano et d’un pianiste. L’artiste, cheveux auburn, prunelles scintillantes, silhouette nerveuse, vous salue d’un rire léger ; vous croyez que ce rire s’adresse à vous plutôt qu’aux autres spectateurs. Elle ôte et remet son haut-de-forme blanc, joue avec son buste peu dévoilé par son décolleté noir et ses jambes gainées de lumière. Elle saute sur le piano, s’y allonge voluptueusement, descend pour aguicher un monsieur soudain gêné d’être en compagnie de son épouse. C’est le spectacle que vous cherchiez, si vous êtes venu pour le rêve érotique distancié. Mais cette femme qui est belle, d’une beauté de naguère (quand les visages et les corps respiraient la plénitude, gommaient totalement le mal-être), se confie : elle a tout fait pour être danseuse à l’Opéra de Paris, elle a raté l’admission, elle est devenue meneuse aux Folies-Bergère ; emplumée, elle a fait tourner les têtes pendant des années. Mais la gloire n’est jamais venue. Elle n’a pas acquis le renom de son modèle, Zizi Jeanmaire – dont elle chante quelques chansons, mais pas Mon truc en plumes. Depuis les dangereuses marches des music-halls (trop étroites, et donc plutôt casse-gueule, nous dit-elle) elle est retombée sur les planches de l’anonymat. L’étoile a chuté du ciel électrique. Elle conte son histoire en chansons, l’embellissant avec le talent de Béart, Gainsbourg, Prévert-Kosma et de quelques oubliés qui ont bien mérité de la chanson française, tant c’est finement écrit, en ricochets mélancoliques. Elle fait glisser ses robes, l’une sur l’autre, comme pour changer de peau. Elle danse et blague avec son excellent accompagnateur, Patrick Laviosa, pour mieux sauter vers la gravité et un message personnel porteur d’optimisme.
Elle n’écrit pas aussi bien que Colette (L’Envers du music-hall), mais elle est vraie, sincère, vous touche, vous séduit, chante bien, vous apprend mille choses. Sa confession est une troublante apparition dans la nuit, qu’elle a préparée avec un jeune maître du show, Flannan Obé, fou de technique et d’états d’âme. Vous sortez de la cave en pensant à L’Ange bleu et à Marlene Dietrich, bien qu’il n’y ait guère de ressemblance. Mais Estelle Danière a actionné en vous la machine à mythes. Vous décidez d’attendre la danseuse-chanteuse-actrice. Vous vous plantez à la sortie des artistes.Vous n’avez pas de quoi l’emmener à Monte-Carlo mais vous voulez jouer vous aussi au temps du music-hall triomphant. Vous poireautez sur la pluie. Estelle Danière ne vient pas. Vous avez dû vous tromper de porte. Vous êtes trempé et vous avez passé une soirée d’une magnifique joie triste que vous finissez en reprenant un livre de Modiano en rentrant chez vous.

Passage en revue, texte d’Estelle Danière, conception du spectacle d’Estelle Danière et Flannan Obé, mise en scène de Flannan Obé, lumière de Jacques Rouveyrollis, costumes de Jean-François Castaing, avec Estelle Danière et Patrick Laviosa (piano).

Les Feux de la rampe, 20 h le mardi, tél. : 01 42 46 26 19, jusqu’au 26 décembre.

Photo DR.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.