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Critiques / Opéra & Classique

Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck

par Caroline Alexander

Quand la musique se mue en thérapie et bouleverse les donnes

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On le sait depuis longtemps, au théâtre comme à l’opéra le metteur en scène italien Romeo Castellucci cultive l’art de débusquer les faces cachées d’une œuvre. Tantôt en extravagance, tantôt en acuité. Celle, tracée au laser, qu’il vient d’exercer à la Monnaie de Bruxelles sur Orphée et Eurydice de Gluck dans la version française révisée par Berlioz en 1859 est tout simplement sidérante.

Sur cette même scène il avait mis sur orbite de l’irréel Parsifal de Wagner avec des paysages et des personnages de songe qui envoûtaient autant que la musique (voir WT 2668 du 7 février 2011). Trois ans plus tard, il pose un jalon inverse et passe du songe à la réalité dans son approche de cette « tragédie dramatique » dont la figure centrale est la mort. Dans ses Métamorphoses, Ovide en avait rapporté le destin. Monteverdi en tira le sujet de son Orfeo, premier opéra de l’histoire. Un siècle et demi plus tard, Gluck lui emboita le pas en deux versions, italienne (1762) et française (1774) et des mélodies qui se sont incrustées dans les mémoires.

Orphée à la voix d’or aime Eurydice et Eurydice aime Orphée du même amour. Puis Eurydice se fait piquer par un serpent et est envoyée aux enfers. Condamnée mais pas morte encore. Déportée dans un autre monde où elle continue de vivre dans une sorte d’enfermement. Autrement.

Castellucci en fait le lien avec l’état neurologique des personnes en état de coma. Il enquête, interroge des spécialistes et découvre le cas de Els, jeune femme belge de 28 ans frappée depuis 18 mois du rare « locked in syndrom », le syndrome d’enfermement qui la maintient en vie, le cerveau intact mais le corps totalement paralysé. A l’exception des yeux qui deviennent pour son mari, ses enfants, sa famille l’unique moyen de communiquer. Les battements de paupières et de cils se muent en codes. Els n’est plus totalement coupée du monde. Et Castellucci, avec son accord, celui de ses proches et du corps médical de l’hôpital Linkendaal à 15 kms de Bruxelles, lance une gageure jamais osée dans l’univers du spectacle en plaçant Els et son destin au centre de sa vision de l’opéra de Gluck. En direct, à chaque représentation, Els, filmée, équipée d’écouteurs entend les chants d’Orphée.

Voyeurisme ? On pourrait le craindre. On en est loin. L’expérience est tout simplement bouleversante. Et quand la dernière note s’envole vers les cintres et que le noir descend en rideau sur la scène, l’émotion épaissit le silence et fait monter les larmes.

Un état d’envoûtement

La sobriété, l’austérité même de ce qui est à voir, la beauté de ce qui est à entendre, créent un état de quasi envoûtement. La scène est nue, au centre Orphée est assis sur une chaise. Il se lève et entame sa longue plainte d’avoir perdu son Eurydice. Sur un écran, l’histoire d’Els, sa vie est racontée en anglais (les spectateurs en ont reçu les versions françaises et flamandes). Les chœurs répondent en coulisses, leur conviction, leur musicalité les rendent omniprésents. Amour est un enfant, il va convaincre Orphée de partir à la recherche de son aimée.

Le voyage commence, l’écran s’anime, en camaïeux de gris, de noirs de blancs, sur les routes, le long des rues où les voitures se doublent et croisent des silhouettes. Les images floutées sont balayées d’éclairs, elles se cassent, se reconstituent, glissent, s’évaporent… Jusqu’à l’hôpital, ses couloirs, ses ombres en blouses blanches. Puis la chambre 416 où Els est allongée sous un grand drap en vagues, la caméra filme sa main inerte ornée d’un petit bracelet, s’arrête sur les écouteurs vissés à ses oreilles. Des cheveux épars sur l’oreiller. Des cils qui battent, des regards qui clignent en douceur…

La réalité est transcendée, filtrée par ces images qui tournent le dos au réalisme, elle flotte, se creuse dans les sinuosités de la musique. Chaque détail vu a son répondant dans ce qui est entendu. La voix si pleine et charnue de la mezzo Stéphanie d’Oustrac en Orphée blessé et volontaire, celle de fine porcelaine de Sabine Devieilhe, fugitive Eurydice au corps immatériel qui semble suspendu dans le vide. Les chœurs invisibles sont métamorphosés en anges et l’orchestre cavale sous la baguette nerveuse d’Hervé Niquet, comme si son énergie trépidante allait défier le sort.

Quand Eurydice sera rendue à Orphée comme le veut la fin heureuse de cette version, la magie de l’imaginaire de Castellucci se remet à tourner en forêts célestes et paysages aquatiques d’où émergera la bien-aimée. Quelques minutes à peine de retour au théâtre avant la reprise de contact avec la réalité du visage d’Els et la main amie qui lui ôte ses écouteurs. Fin. L’expérience hors norme de Castellucci s’achève. La Monnaie redevient une salle de spectacle. Mais on n’en sort pas indemne.

Orphée et Eurydice de Christophe Willibald Gluck, livret de Pierre-Louis Moline d’après Calzabigi, version française revue par Hector Berlioz. Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie, direction Hervé Niquet, chef de chœur Martino Faggiani, mise en scène, décors, éclairages et costumes Romeo Castellucci, collaboration artistique Sylvia Costa, vidéo et caméra Vincent Pinckaers, dramaturgie Christian Longchamp et Piersandra di Matteo. Avec Stéphanie d’Oustrac, Sabine Devieilhe et, en alternance, Clément Bayet, Michèle Bréant et Fanny Dupont .

Ce projet né à l’initiative de la Monnaie a été coproduit par les Wiener Festwochen. Il fut exécuté à Vienne dans la version originale italienne de Gluck.

Bruxelles – La Monnaie du 17 juin au 2 juillet 2014.

+32 22 29 12 11 – www.lamonnaie.be

Photos Bernd Uhlig/La Monnaie

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