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Critiques / Théâtre

Orestie (Une comédie organique ?)

par Jean Chollet

Roméo Castellucci envoie aux enfers

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Le metteur en scène, scénographe et plasticien italien, reprend la trilogie d’Eschyle, dont il avait donné en 1995, avec la compagnie Societas Raffaello Sanzio, une première adaptation choc, dont il conserve aujourd’hui l’essentiel des formes et de son esthétique d’origine. Entre temps, à travers les aspects de ses nombreuses créations sur les scènes françaises et européennes, Roméo Castellucci n’a cessé de revendiquer ses références à Antonin Artaud dans l’exercice d’un Théâtre de la cruauté , que son auteur définissait notamment “comme un spectacle intégral à faire renaître (pour) nourrir et meubler l’espace, comme des mines introduites dans une muraille de roches planes, et qui feraient naître tout à coup des geysers et des bouquets.”

C’est pour le moins ce qui apparaît dans cette recréation de la trilogie du grand dramaturge grec, composée de Agamemnon , Les Choéphores et Les Euménides , dont Castellucci expose, chronologiquement, parfois de manière sibylline, les données à travers les personnages majeurs au cours d’une représentation composée de deux parties. La première, dans un environnement sombre traversé de fulgurances, s’engage autour d’un coryphée dont l’apparence de lapin blanc aux grandes oreilles suggère une relation inattendue et lointaine avec Alice aux pays de merveilles de Lewis Carroll. A son retour victorieux de Troie, en compagnie de sa maîtresse captive et prophétique Cassandre, Agamemnon est assassiné par son épouse Clytemnestre avec la complicité son amant Eghiste, pour avoir sacrifié leur fille Iphigénie en Aulis. Avec des lambeaux de textes, en italien surtritré, surgissent de la nuit des images violentes et iconoclastes apparentées à un rêve cauchemardesque empreint d’une abominable cruauté. Changement de climat pour une seconde partie qui bascule dans un univers contrasté, d’une blancheur lunaire et farineuse. Oreste, matricide de Clytemnestre et tueur d’ Eghiste, accompagné de Pylade, s’adresse au dieux pour purifier ses crimes sur la tombe de son père Agamemnon, représenté ici par un bouc animé de secousses électriques, issu de la terre pendu à un croc de boucher qui croise l’apparition d’une Clytemnestre en tutu, pour une rédemption hypothétique peuplée de fantômes dans une relation onirique.

Au regard du sous-titre interrogatif de cette création la réponse ne peut être qu’affirmative. Roméo Castellucci, utilise de manière organique les différents éléments qui composent cette représentation.
Les corps des comédiens constituent une matière expressive, calculée pour être signifiante des tragédies traversées par les personnages. Agamemnon est interprété par un trisomique, Clytemnestre et Cassandre, dénudées sont obèses, Oreste et Pylade offrent leurs nudités décharnées aux regards, chacun suscitant des scènes sanglantes. Ils sont entourés d’accessoires symboliques plus ou moins lisibles, de partenaires animaliers (ânesse blanche, jeunes singes) en mouvement, des musiques de Scott Gibbons et d’effets sonores parfois assourdissants (tampons d’oreilles disponibles sur demande !), associés à l’alternance d’effets lumineux accompagnant la variation des climats. Castellucci s’attache surtout dans sa vision radicale de la tragédie, à mettre en éveil une perception physiologique de la part des spectateurs à travers des images fortes, provocantes, fascinantes et inoubliables, parfois difficilement supportables ou éprouvantes par leur violence cruelle et leur barbarie, comme peuvent le faire par ailleurs certains artistes dans différents domaines, en ouvrant pour le moins sur une réflexion. Et, si l’on peut parfaitement comprendre, les malaises et rejets que ne manqueront pas de susciter à différents niveaux ce spectacle, son intensité artistique et scénique ne laissera personne indifférent.

Orestie (une comédie organique ?) d’après Eschyle, mise en scène Roméo Castellucci, avec Simone Toni, Loris Comandini & Fabio Spadoni, Marika Pugliatti, NicoNote, Georgios Tsiantoulas, Marcus Fassi, Antoine Marchand, Carla Giacchella, Guiseppe Farruggia, Luca Besse. Musique Scott Gibbons. En langue italienne surtitrée. Durée 3 heures avec un entracte.

Odéon – Théâtre de l’Europe jusqu’au 20 décembre 2015.

En tournée 2016 : L’Apostrophe Cergy Pontoise, MC 2 Grenoble, Théâtre des Célestiins Lyon, La Rose des Vents – Villeneuve d’Asq, deSingel Anvers, Le Maillon Strasbourg, L’Hippodrome Douai, TNT Toulouse, Romaeuropa Festival, Rome.

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1 Message

  • Orestie (Une comédie organique ?) 8 décembre 2015 15:06, par Lenoir Marie - France

    Je partage votre point de vue sur ce spectacle.
    Troublant, fascinant,, éprouvant aux limites du supportable, mais d’une puissance théâtrale impressionnante..

    repondre message

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