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Ombromanie et mélomanie

par Christian Wasselin

A l’auditorium du Louvre, un jeu d’ombres chinoises accompagne avec poésie des pièces pour clavecin de Couperin.

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IL FAUT TOUJOURS SE MÉFIER des tentatives d’illustration qui viennent se superposer à la musique. Sauf dans le cas de l’opéra (et encore !), la musique se suffit à elle-même, surtout si l’on suit le constat de Stravinsky selon lequel elle serait incapable d’exprimer quoi que ce soit. Assister à un concert symphonique accompagné d’un film, par exemple, outre l’effet de redondance, abandonne la musique au rang de musique-de-film, tant le pouvoir des images est envahissant.

À l’Auditorium du Louvre, dans le cadre d’une série de six samedis musicaux organisés pendant l’année scolaire, Philippe Beau essaye autre chose. Ombromane, c’est-à-dire spécialiste des ombres chinoises, il a imaginé, avec la complicité de la scénographe Chine Curchod, un ensemble de tableaux animés qui viennent non pas illustrer mais contrepointer une série de pièces extraites des quatre Livres pour clavecin de François Couperin. Celles-ci sont jouées au piano par Iddo Bar-Shaï, qui les aborde avec sobriété mais nous fait regretter les sonorités du clavecin, instrument, il est vrai, qui se ferait difficilement entendre dans ce type de salle.*

Noir et blanc

Le dispositif est simple : le piano est installé sur la scène, côté jardin, et derrière lui est placé un écran géant sur lequel se découpent les ombres ciselées en direct par Philippe Beau, installé sur la scène, lui aussi, côté cour. Avec ses doigts et un système d’éclairage ad hoc, il dessine des lapins, des oiseaux, des visages, etc., qui ne prétendent pas représenter ce que dit la musique. Certes, Les Rozeaux nous permettent de voir des canards et des cygnes ; certes, la coiffure ébouriffée de l’ombromane devient astucieusement le nid du Rossignol en amour ; certes, Les Tambourins sont accompagnés par une silhouette qui frappe le rythme dans ses mains, mais Philippe Beau essaye de varier le propos, par exemple en éclairant le pianiste et son instrument qui apparaissent alors sur l’écran de manière fantastique, jusqu’à s’abstenir de toute figure dans L’Âme en peine, qui ne demande rien.

On voit les limites de ce dialogue, malgré la délicatesse et la virtuosité de l’ombromane, car les silhouettes restent des silhouettes, élégantes et poétiques, auquel tout propos abstrait est interdit. C’est pourquoi l’ombromane a recours parfois à la magie : dans Les Moissonneurs, il fait apparaître et disparaître de petites ampoules lumineuses, dans Les Barricades mystérieuses il brûle puis reconstitue une cordelette, etc. Le tout devant un public composé en partie d’enfants attentifs et silencieux, ce qui n’est pas si fréquent.

On précisera que Philippe Beau a collaboré avec des metteurs en scène comme Robert Lepage ou Peter Brook, dans le cadre de spectacles plus ambitieux. Peut-être, pour lui donner toute latitude, un compositeur et un librettiste pourraient écrire un opéra dont la mise en scène serait tout entière laissée à son théâtre d’ombres.

illustration : le musicien et son double (photo Les Pianissimes)

* Iddo Bar-Shaï vient de faire paraître un enregistrement de ces pièces chez Mirare sous le titre « Les Ombres errantes », qui est aussi celui du spectacle.

« Les Ombres errantes », pièces pour clavecin de François Couperin. Iddo Bar-Shaï, piano ; Philippe Beau, ombres chinoises. Auditorium du Louvre, 8 octobre 2016.

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