Olivier, Ludovic, Laurent, et les autres

Olivier, Ludovic, Laurent, et les autres

Fidèles dans leur choix, Hortense Archambault et Vincent Baudriller ont invité Olivier Cadiot comme artiste associé au festival d’Avignon (aux côtés de Christoph Marthaler) après l’avoir programmé pour la saison 2004, et l’on ne peut que s’en réjouir. Dans un paysage théâtral parfois corseté par une volonté d’avant-gardisme qui frise le parisianisme, la présence d’Olivier Cadiot, et de sa bande, sonne comme une promesse de vraie liberté créatrice, ludique et innovante pour le plaisir partagé des artistes et du public. On commence maintenant à savoir qui est cet écrivain inclassable pour qui il semblerait qu’a été inventé l’adjectif éclectique.

Foncièrement poète, il écrit des romans qui n’en sont pas, composés d’une myriade de fragments dont l’ensemble recompose une image du monde, et qui sont portés à la scène par Ludovic Lagarde au terme d’un travail titanesque de transmutation alchimique. Le critère de l’écriture de Cadiot c’est la vitesse, la croche à 120, « pour me mettre au même pas que la pensée qui va toujours trop vite ». La nécessité de la vitesse ne l’empêche pas de pratiquer la digression à outrance : « je pique le texte de digressions, comme on injecte un virus ; j’infiltre des masses de paroles, ça gonfle ; le texte surchargé tangue et puis des lianes aériennes se dégagent et commencent à donner de la grâce au texte. » Il lui faut en moyenne quatre ou cinq ans pour élaborer des textes savamment déconstruits dont il orchestre littérairement et graphiquement les fragments en véritable poète soucieux de musicalité et de rythme. Ce qui frappe surtout, c’est l’alliance stylistique entre une rigueur et une fantaisie extrêmes, une curiosité toujours neuve et un appétit gourmand pour les aventures artistiques de toutes sortes. La cuisine tient une place non négligeable dans sa vie comme en témoignent certains passages d’un Nid pour quoi faire. Il a fondé avec Pierre Alfieri la Revue de littérature générale (1995) et a, par ailleurs, traduit le Cantique des Cantiques pour la nouvelle version de la bible édité en 2001. Cadiot nourrit un véritable tropisme pour la musique au point de fomenter des spectacles avec son ami Rodolphe Burger (Kat Onoma), qui a délaissé l’enseignement de la philosophie pour se lancer dans la musique. Il a travaillé aussi comme auteur de chanson avec Alain Baschung et a signé des livrets d’opéra contemporain pour Pascal Dusapin et Georges Aperghis ; il s’intéresse à la poésie sonore de Bernard Heidsieck ou Emmanuel Hocquard.

L’aventure théâtrale est née dans une impasse…

mais elle en est vite sortie. Ludovic Lagarde raconte dans le livre très passionnant que lui consacre Florence March, Ludovic Lagarde, Un théâtre pour quoi faire, qu’il a rencontré Laurent Poitrenaux et Philippe Duquesne dans une école de théâtre située dans l’impasse où habitait Cadiot. Au bistrot du coin, ils ont fait connaissance avec Pascal Dusapin et Gilles Grand. La comédienne Valérie Dashwood les a rejoints plus tard. Une véritable équipe de création qui a une connaissance intime des textes depuis le monologue extravagant du Colonel des zouaves à Un Nid pour quoi faire en passant par Fairy queen et Retour définitif et durable de l’être aimé (un titre inspiré des tracts distribués dans la rue pour la publicité des mages et voyants). L’idée du Nid vient d’une photographie d’une œuvre de Nils Udo, artiste de Land Art, spécialiste dans la construction de nids dans la nature.
Le travail de Lagarde est la clé de voûte de cette aventure qui, en même temps, est véritablement collective. La recherche effectuée pour Le Colonel des zouaves et la réalisation théâtrale, visuelle et sonore, étaient époustouflantes. Le livre de Florence March est certes consacré à Lagarde, mais il est aussi l’occasion de mieux approcher Cadiot à travers le travail du metteur en scène. L’auteur du livre nous introduit dans cet univers grâce à des analyses très pertinentes qui ont toujours pour vocation d’ouvrir des espaces de parole dans lesquels Lagarde nous conduit, avec précision et allant, au cœur de son travail, de ses interrogations, dans le concret de ses recherches, à travers les problèmes posés par les textes de Cadiot et leurs résolutions, sans aucun jargon ni réflexions fumeuses. C’est en creusant ce sillon qu’il construit sa propre écriture théâtrale. Le livre alterne entretien et essai critique qui s’éclaire l’un l’autre de manière féconde.

On y comprend mieux pourquoi ces artistes engagés dans leur art produisent des créations théâtrales inouïes qui empruntent au cinéma, aux arts plastiques et à la musique et dont les deux piliers sont la cuisine et le sport, thèmes à forte valeur métaphorique présents dans les textes de Cadiot. Laurent Poitrenaux dans Le Colonel des Zouaves était un mélange de garçon de café et de jogger ; dans Un nid pour quoi faire, les personnages font leur cuisine politique et préparent sur scène les plats dont ils vont se régaler. Florence March l’analyse très bien : « la métaphore culinaire de la « bonne petite pièce de théâtre maison » prend tout son sens. Elle renvoie à leur conception commune de l’écriture, sur la page ou sur le plateau, comme artisanat. Elle souligne la dimension expérimentale de chaque spectacle, mélange d’ingrédients uniques qui vise à concocter en toute liberté un théâtre inédit. Enfin, elle rend bien la convivialité qui préside au travail collectif. » Leur conception de la création relève d’un artisanat gourmand et jubilatoire toujours en mouvement pour un dépassement renouvelé du théâtre.


Un Nid pour quoi faire,
texte et mise en scène Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde, musique Rodolphe Burger, scénographie Antoine Vasseur, avec Pierre Baux, Valérie Dashwood, Guillaume Girard, Constance Larrieu, Ruth Marcelin, Laurent Poitrenaux, Samuel Réhault, Julien Storini, Christèle Tual au gymnase Gérard Philipe jusqu’au 18 juillet à 17h. Durée : 2h10.


Un Mage en été
, texte et mise en scène Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde, avec Laurent Poitrenaux, Opéra-théâtre, du 21 au 27 juillet à 18h. Durée : 1h30.

Déchiffrage : Olivier Cadiot lit et commente un de ses premiers textes, Futur, ancien fugitif, Ecole d’art, le 18 juillet à 23h. durée : 1h.
Lecture d’Un mage en été par Olivier Cadiot, le 25 juillet à 23h à l’école d’art. Durée : 1h.
www.festival-avignon.com

Les textes d’Olivier Cadiot sont publiés aux éditions POL

crédit photographique : Christophe Raynaud de Lage

Florence March, Ludovic Lagarde, un théâtre pour quoi faire.

Les Solitaires intempestifs, 2010.

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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