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Odyssées en Yvelines au Théâtre de Sartrouville

par Dominique Darzacq

Une édition mêlée d’audace et d’excellence

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Biennale inventée en 1997, pour tout dire au siècle dernier, par Claude Sevenier et Joël Jouanneau avait pour objectif d’affirmer que le théâtre jeune public était non seulement un espace d’expériences enrichissantes et de liberté pour les artistes, mais aussi un moyen d’implantation dans le département. Vingt ans plus tard, redynamisée par Sylvain Maurice l’actuel directeur du Théâtre de Sartrouville qui signe sa troisième édition, Odyssées en Yvelines pousse aussi ses pions du côté des adolescents et s’affirme comme pôle d’excellence de la création jeune public et comme indispensable outil d’aménagement du territoire. C’est ainsi que les six spectacles créés spécialement pour cette manifestation feront jusqu’au 17 mars l’objet de 240 représentations dans les Yvelines, département tout à la fois proche de Paris et marqué par une forte ruralité. « Dans la lignée des objectifs de l’Education populaire, en collaboration avec le département, nous avons programmé une décentralisation dans la décentralisation et, pour être au plus près des habitants nous avons implanté nos créations non seulement en résidence scolaire mais aussi dans des structures sociales » explique Sylvain Maurice , qui a, entre autre, convié Magali Mougel, Bérangère Vantusso, Olivier Balazuc , Simon Delattre, tous les quatre membres du collectif artistique du Théâtre de Sartrouville, à participer à l’aventure d’Odyssées.

Avant de partir à la conquête du public des Yvelines, les six créations étaient présentées ces jours-ci au Théâtre de Sartrouville. Rien n’est à jeter dans cette édition qui se révèle un très bon cru et se caractérise par une invention et une liberté créatrice qui transcende les différents vocabulaires artistiques et mixe souvent avec bonheur texte, arts plastiques, marionnettes, musique.
A part L’Imparfait , un malicieux éloge du pas de côté, écrit et mis en scène par Olivier Balazuc vu lors de la dernière édition du Festival d’Avignon (voir critique n° 5783) les autres spectacles, conçus en duo, sont des formes légères et tout terrain, aptes à la scène comme aux tréteaux, à la salle de classe comme à la bibliothèque.

La Rage des petites sirènes
Une ludique épopée aquatique

Sous ses airs de théâtre bricolé autour d’une piscine gonflable tout à la fois monde marin et castelet, La Rage des petites sirènes est petit bijou tout de primesaut serti d’humour concocté par le comédien marionnettiste Simon Delattre pour la réalisation scénique et par Thomas Guillardet pour l’écriture.
Au large de la baie de Saint Brieuc, probablement entre l’île de Bréhat et la pointe de l’Arcouest, vivent deux jumelles, inséparables mais différentes. L’une Olive aime flâner en regardant les vagues tandis que Jean-Pierre le chat-sirène fait des bulles, l’autre Olga a la bougeotte. « Une sirène ça virevolte, ça suit les bateaux, ça a besoin d’aller de l’avant, de faire des rencontres, de tracer la route » explique-t-elle à sa sœur pour la convaincre de partir voir le vaste monde, d’entreprendre une odyssée. En chemin elles rencontreront une dorade pimpante et bavarde qui leur apprendra à mieux nager, une bernique dépressive, un banc de harengs pressés , une anguille juvénile aux conseils judicieux, essuieront des tempêtes et se crêperont le chignon pour mieux se réconcilier. Une épopée aquatique qui leur permettra de découvrir qu’il est possible de se quitter sans cesser de s’aimer et leur apprendra à être ce qu’elles sont et assumer leur choix. Tandis qu’Olga poursuivra sa route dans le vaste monde, Olive retrouvera son trou de rocher face à Bréhat et imaginera le monde en regardant le ressac. Même dans la tête, les voyages forment la jeunesse
Dans un espace scénique aux couleurs vives et chatoyantes inspiré des Pool paintings de David Hockney, Elena Bruckert et Elise Combet, comédiennes et marionnettistes sont épatantes en sirènes frétillantes et danseuses de claquettes. La joyeuse liberté de leur jeu donne tout son sel à un spectacle ludique et malicieux qui mixe le théâtre, la musique, la bande dessinée, la marionnette à tige, le théâtre d’ombres pour mieux nous dire que grandir ne va pas de soi.

Le texte de la pièce qui se lit comme une gourmandise est éditée chez Actes Sud-Papiers col Heyoka jeunesse
Tout public à partir de 6 ans durée 45 ‘

L’Oiseau migrateur
Le silence comme source poétique

Conçu par le dessinateur et comédien Hervé Walbecq et le metteur en scène Dorian Rossel avec en scène la participation active de Marie-Aude Thiel L’Oiseau migrateur est un objet scénique crânement insolite qui, en ces temps tonitruants d’images et de sons, prend à revers l’univers habituel des gamins d’aujourd’hui et leur propose le silence et le minimalisme comme piste d’envol d’imaginaire. Geste artistique audacieux qui tient de l’installation plastique et d’une écriture de plateau hautement maîtrisée. Il prend sa source dans la biographie d’Hervé Walbecq, qui enfant recueillit un jeune verdier pas encore sevré, l’apprivoisa si bien que l’oiseau vécut en toute liberté dans sa chambre pendant huit ans. C’est cette cohabitation amicale et attentive que racontent en jeu et en dessins, l’homme dessinateur (Hervé Walbecq) en compagnie d’une femme-clown musicienne (Marie-Aude Thiel), dans une scénographie composée de deux monolithes tout à la fois éléments créateurs d’espace, instruments de jeu et supports de la narration graphique tracée en lignes claires. Entre récit et incarnation, « baladins tombés du ciel » comme les voit le metteur en scène, les deux interprètes suggèrent en toute légèreté des univers aériens et aquatiques et nous subjuguent.
Inventif et de haute teneur poétique – ce qui n’exclut pas l’humour - L’Oiseau migrateur est un spectacle rare qui invite à sortir de soi pour mieux être à l’écoute du monde et des autres.
Tout public dès 6 ans durée 45’

Longueur d’ondes, Histoire d’une radio libre
Politique et poétique

« On avait un contact, c’était un moment extraordinaire »,… « On a appris à ne pas avaler tout ce qu’on nous raconte »,…. Je croyais impossible de discuter avec un médecin… », des hommes et des femmes se souviennent et témoignent devant un micro. Nous sommes de plain-pied dans un studio de radio où sur les chaises traînent des tracts syndicaux. Son installation est précaire, comme sans doute l’était celle de Radio Lorraine Cœur d’Acier installée à la Mairie de Longwy. Créée en mars 1979 à l’initiative de la CGT pour soutenir les luttes ouvrières au moment du démantèlement de la sidérurgie, ouverte à tous, l’antenne excède vite les seules luttes syndicales, devient l’affaire de toute une population en même temps qu’une des premières radios libres où prennent la parole ceux qui d’habitude ne l’ont pas et y viennent parler du droit des femmes, de l’immigration, des condition de vie dans les HLM . « Une expérience démocratique inouïe » dont Bérangère Vantusso, metteure en scène et marionnettiste, qui a grandi à Longwy, « garde un souvenir fort » et qu’elle a voulu faire partager aux jeunes gens d’aujourd’hui.
La forme du spectacle conçue en collaboration du plasticien scénographe Paul Cox, s’inspire du Kamishibaï, un art du spectacle de rue japonais destiné aux enfants où le narrateur raconte des histoires en faisant défiler des images dans un castelet. Celui imaginé pour Longueur d’ondes n’est pas sans parenté avec les jeux de construction dont l’image d’ensemble se modifie selon le cube déplacé. Jamais illustratives, les planches aux traits parfois humoristiques de Paul Cox se proposent comme une partition graphique qui suggère des paysages, des environnements, des ambiances, viennent en contrepoint ou en écho de ce qui se dit et se passe dans le studio et nimbent de poésie l’épopée politique.
Hugues De la Salle et Marie-France Roland tout à la fois narrateurs, acteurs, manipulateurs d’images et d’archives sonores, donnant corps aux différents personnages évoqués sont les magnifiques passeurs de l’histoire de Radio Lorraine Cœur d’Acier et sous la direction de Bérangère Vantusso lestent de bouleversante humanité ce superbe moment d’insoumission collective qui a quelque chose à dire de la liberté et de la solidarité non seulement aux adolescents mais aussi aux adultes que nous sommes.
Après la tournée dans les Yvelines et avant une tournée nationale, le spectacle sera présenté du 23 au 24 au mars prochain au Studio d’Ivry.
Tout public à partir de 15 ans. Durée 45’

Odyssées en Yvelines Théâtre de Sartrouville Jusqu’au 15 mars
tel 01 30 86 77 79 www.odyssees-yvelines.com
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Photos : 1/ L’oiseau migrateur, 2/ Les Petites sirènes, 3/ Longueur d’ondes © Jean-Marc Lobbé

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