Accueil > Nous n’irons pas ce soir au Paradis d’après Dante

Critiques / Théâtre

Nous n’irons pas ce soir au Paradis d’après Dante

par Gilles Costaz

Les cercles de l’enfer

Partager l'article :

Tous les jours, avant de jouer Le Faiseur de Balzac, Serge Maggiani joue L’Enfer de Dante. Voilà jusqu’où va la passion de la lange italienne chez ce grand acteur français profondément attaché à la culture qui coule en ses veines et qu’il enrichit dès que Claudel ou Balzac lui en laissent le temps ! Aux Abbesses, il peut jouer à l’avant-scène, sans pousser l’énorme décor du spectacle du soir. Tout est dans la proximité et l’envol de la voix. Il dit Dante en deux langues, italien et français (à égalité), et sur deux tons, utilisant un micro pour des moments d’amplification et, le plus souvent, gardant la voix nue quand le texte et l’oreille du public doivent être seulement caressés. On connaît les premiers vers de L’Enfer : « Vous qui entrez perdez toute espérance ». On connaît moins la suite : le voyage du poète parmi les âmes damnées, en compagnie de Virgile. Dante reconnaît dans le lieu de la perdition éternelle quelques-uns de ses amis, des personnalités qu’il n’a pas connues – héros de l’Histoire, figures de la chronique florentine. Et il y a ajouté des gens qu’il rejette, des traîtres à la pensée et à la morale ! Les jugements de Dante sont les plus forts : ils ont plus marqué la postérité que ceux de la justice et de l’Histoire ! Et pas de pitié pour un certain Pape !

Le poète a écrit une œuvre circulaire, qui suit des boucles parmi les cercles de l’Enfer. Maggiani effectue à son tour un voyage en cercle, allant d’un point à un autre, s’asseyant, se redressant, marchant, calmement, songeusement. Il est à la fois un récitant qui semble découvrir le poème et ses événement sur l’instant, et un commentateur qui, à mille lieues de la pédanterie, donne quelques lumières sur la rédaction et les secrets de l’œuvre. Ainsi nous montre-t-il, par petites touches, en se glissant entre les textes, que La Divine Comédie est une chose dont la facture est d’un art suprême, répondant aux codes et aux chiffres de la perfection, qu’elle allie l’interrogation chrétienne et le rêve de l’amour, qu’elle rejoint les grands idéaux moraux et esthétiques du temps (principalement les poèmes de l’amour courtois et le cycle du Roi Arthur) et qu’elle est un chef-d’œuvre occidental autant qu’italien.

Maggiani parle à chaque spectateur comme Dante s’adressant à Béatrice. Dans l’intimité de la confidence. Tout est chant : la parole poétique, l’analyse savante, les silences, les déplacements. Dans une douceur toscane s’expriment les tourments du monde entier. Nous n’irons pas au Paradis, dit le titre pour sourire. En réalité, nous allons en enfer, dans un voyage policé par l’élégance entêtante des mots et des sonorités. C’est donc un bel enfer, où le mal est saisi par la beauté du langage et où tout est transfiguré, sans jamais tomber dans l’image saint-sulpicienne. En final, une scène en noir et blanc tirée d’un film de Pasolini. La splendeur n’efface pas la violence des vices. L’enfer a pris un autre visage, suggère Maggiani qui, au terme de sa rêverie éveillée, trace une ligne continue entre la poésie italienne et un certain cinéma transalpin.

Nous n’irons pas ce soir au Paradis d’après Dante (Chants I et IV de « L’Enfer » dans « La Divine Comédie »), un spectacle de Serge Maggiani, collaboration de Valérie Dréville.

Théâtre des Abbesses, 18 h, tél. : 42 74 22 77, jusqu’au 11 avril.

Photo ©Fabienne Rappeneau

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.