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Critiques / Théâtre

Never, never, never de Dorothée Zumstein

par Gilles Costaz

La perfection du triangle

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A peine sa pièce MayDay a-t-elle été créée au théâtre de la Colline, dans une très forte mise en scène de Julie Duclos, que Dorothée Zumstein voit son texte Never, never, never joué à Alfortville et Vitry, dans une mise en scène de Marie-Christine Mazzola. C’est un doublé qu’on peut saluer en ces temps bien injustes envers les auteurs d’aujourd’hui. Dorothée Zumstein est un écrivain passionnant qui, dans Never, never, never, rêve précisément autour de la destinée de trois écrivains. Il s’agit de Ted Hughes (1930-1998), Sylvia Plath (1932-1963) et Assia Wevill (1927-1969). Les deux femmes ont été successivement l’épouse (et la mère d’un enfant) de Hughes ; toutes deux se sont donné la mort, la seconde se sentant écrasée par la gloire posthume de la première.
Dorothée Zumstein imagine Ted Hughes à la veille du jour où il va recevoir le titre de « poète lauréat », en 1984. Cette nuit-là, les deux femmes passent dans son esprit, vont et viennent de manière si concrète, si certaine que ce n’est plus exactement un rêve. C’est un moment de vérité où les contradictions, les quêtes personnelles et les projets suspendus surgissent et cherchent leurs impossibles solutions. Les relations ont été rudes, puisque la mort volontaire a conclu les deux passions. Sylvia et Ted ont même détruit irrémédiablement des écrits que l’un et l’autre avaient en chantier. Mais ces rencontres fictives, que le passé pourrait pousser vers l’âpreté, se déroulent dans une trouble et troublante douceur. Ted, très porté sur l’alcool, ne cesse de se verser des verres de cherry. Le rêve n’en est que plus beau ! Ce triangle, d’abord antagoniste, tout en oppositions tranchantes, s’engage dans une folle réconciliation, atteint à une totale harmonie dans un au-delà onirique et posthume. Le trio partage alors la perfection du triangle.
Les dialogues imaginaires entre les auteurs et les artistes sont innombrables dans notre répertoire. Celui qu’a écrit Dorothée Zumstein – qui est plutôt un « trilogue », si l’on ose employer ce terme – est d’une singulière beauté. Il n’est fait que de vibrations sensibles et invente le langage d’une communication étrange, pénétrante, d’une grande intériorité et pourtant d’une expression éclatante, entre des êtres qui se rejoignent en glissant entre les plans de la réalité et de l’au-delà du miroir. Dans un décor très simple – un bureau et un canapé dans un appartement anglais -, Marie-Christine Mazzola compose une mise en scène à la fois silencieuse et musicale, contrastée et pourtant d’une infinie douceur, d’une circulation lente et feutrée. Thibault de Montalembert incarne le poète en alliant de façon très juste la passion et la lassitude, en étant dans les deux degrés de la vie – le banal et le sublime, le quotidien et le dépassement. Sarah Jane Sauvegrain est Sylvia Plath avec une gravité calme, dans une émotion toujours masquée et toujours en pleine tension. Tatiana Spivakova se charge du rôle d’Assia dans un jeu parallèle, suspendu lui aussi, mais chargé de plus d’ironie et de causticité. Ce trio est remarquable, sans cesse d’une finesse renouvelée, d’une présence charnelle autant qu’éthérée. Tout se passe comme si Marie-Christine Mazzola avait réglé le problème de l’au-delà : on y vit dans une tendresse complexe et enveloppante ! En un temps où le fracas est la note première de nos spectacles, tant d’intelligence ouatée, de délicatesse secrète est un bienfait exceptionnel.

Never, never, never de Dorothée Zumstein, mise en scène et costumes de Marie-Christine Mazzola, scénographie de Sarah Lee Lefèvre, lumières de 
Pierre Gaillardot, musique de 
Benoît Delbecq, avec Thibault de Montalembert, Sarah Jane Sauvegrain et Tatiana Spivakova.

Théâtre-Studio

 16 Rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville, tél. : 01 43 76 86 56, jusqu’au 1 avril.
Gare au Théâtre
 13, rue Pierre Sémard, 94400 Vitry-sur-Seine, tél. : 01 55 53 22 26, du 11 au 15 avril.
Texte aux éditions Quartet. (Durée : 1 h 50).

Photo Gaël Ascal.

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