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Critiques / Théâtre

Naz de Ricardo Montserrat

par Corinne Denailles

Un projet salutaire

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Naz n’est pas un spectacle comme les autres et pour bien en marquer la singularité il est sous-titré « théâtre-débat ». Culture commune, scène nationale du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, et l’association Colère du présent sont à l’origine du projet, déclenché par un article de presse faisant état du développement inquiétant de mouvances extrémistes dans la région Nord-Pas-de-Calais dont le terreau est la précarisation et le manque de repères dans une société en crise. Beaucoup de précautions ont entouré la création de cette entreprise qui aborde un sujet particulièrement sensible, susceptible d’engendrer contresens et malentendus dommageables. Commande a été passée à l’écrivain Ricardo Montserrat qui a écrit un texte basé sur des témoignages de jeunes appartenant à ces mouvances extrémistes et sur une analyse des sites internet.

Le spectacle qui en est issu nous fait pénétrer dans l’intimité d’un néo-nazi, interprété de manière saisissante par Henri Botte. Crâne rasé, corps sculptural, il incarne un personnage partagé entre le culte de son corps et une quête d’identité qui passe par l’appartenance à un groupe et un rêve d’ordre universel apaisant. Tout occupé à entretenir l’image d’un corps parfait et à muscler cette machine de guerre, il nous raconte, entre deux exercices exécutés sur un rythme effréné et sur fond de musique hardcore, comment lui et ses copains font la loi lors des matchs de foot, comment la baston est leur sport favori, et il passe en boucle à la télé leurs exploits car c’est encore plus galvanisant d’en revoir les images que de casser la gueule à ces mauviettes qui pètent de trouille. Jusque là, le bonhomme ne suscite pas vraiment la sympathie, ses sourires grimaçants et son comportement surexcité effraieraient plutôt. Mais il ne s’agit pas ici de stigmatiser mais de faire comprendre comment on peut en arriver là. Quand on a des parents qui, contrairement aux anciens qui avaient une histoire, n’ont connu que la précarité dans une région où le chômage sévit, l’alcool et le supermarché du coin pour seul horizon, on se cherche un avenir, une histoire, une identité. Tout est bon pour tisser ce qui ressemblerait à un réseau social. Le jeune laissé-pour-compte est évidemment la cible idéale des recruteurs de nouvelles victimes et cela commence très jeune, au moment où l’adolescent est rassuré d’être intégré à un groupe dont il porte l’uniforme perçu comme signe de reconnaissance. Lui qui souffre de l’absence de valeurs, on lui en propose de belles et séduisantes pour construire un monde net, débarrassé de tous ceux ce qui en troublent l’ordre, enfin heureux. Cette catégorie d’individus reste invisible aux yeux du monde car refusant le système, on ne les voit dans un aucun lieu public, sauf dans les matchs de foot, leur terrain d’intervention de prédilection.

On se prendrait presque à ressentir de la bienveillance pour ce type pas si antipathique qu’on a soudain plus envie de plaindre que d’accabler. Ajoutons qu’il est très difficile, dans le flot logorrhéique du discours, de détecter l’entourloupe rhétorique tapie au détour de chaque phrase qui pourrait faire prendre pour une réflexion de bon sens ce qui n’est qu’une escroquerie dialectique, ou pour une analyse historique ce qui n’est qu’un habile révisionnisme de l’histoire. On voit bien en quoi l’entreprise est périlleuse et c’est pourquoi le spectacle est associé à un indispensable débat avec le public, qui, aussi bref soit-il, permet, en cas de besoin, de remettre les pendules à l’heure. Cela montre combien il est difficile de débusquer et de prendre en défaut ces gens de l’ombre qui travaillent la société au corps et dont il faudrait cesser de minimiser l’importance sans toutefois les diaboliser ; le massacre commis en 2011 par Anders Behring Breivik dont le procès se tient actuellement en est une preuve tragique. C’est ce à quoi œuvre l’équipe qui conduit cette entreprise dans les établissements scolaires et dans les théâtres.

Naz, Théâtre-débat, un texte de Ricardo Montserrat, adaptation et mise en scène Christophe Moyer, avec Henri Botte. Vidéo, Jérémie Bernaert.
Festival ’Avignon, au théâtre de la Rotonde jusqu’au 26 juillet 2015 à 16h. durée : 1h25 débat inclus.

www.sens-ascensionnels.com

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