Manuel de Falla le 8 novembre à Nantes
Nantes et Falla : ¡Olé !
Nantes se drape de rouge et d’accents espagnols pour une soirée hybride, de musique tsigane et andalouse, de ballet et d’opéra, de chants lyrique et flamenco.
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- 13 novembre
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Voici deux soirées consacrées à deux œuvres de Manuel de Falla, L’Amour sorcier et La Vie brève, en version de concert, faute de place suffisante dans la fosse, et de moyens…
L’Amour sorcier , trop sage ?
L’orchestre sur scène démarre sous la direction inspirée de Roberto Forés Veses par L’Amour sorcier (El amor brujo), œuvre créée à Madrid en 1915, année de sa création. On y entend Candela, une jeune gitane hantée par son ancien mari, l’empêchant d’aimer son nouvel amant Carmelo. Elle détourne son attention vers une autre femme pour conjurer le sort. Le compositeur avait appelé initialement une cantaora pour cette œuvre, une chanteuse gitane, avant de réviser sa partition en 1916 pour un ensemble plus étoffé et une mezzo-soprano. C’est Lucie Roche qui chante cette Candela. Bien que d’apparence plus Ortrud que « gitane », la mezzo-soprano française attaque les quatre parties chantées avec une passion généreuse, qui dit le chagrin, l’amour, et la désolation. Elle incarne le personnage avec une aisance dans les aigus, un vibrato serré et des graves assurés. On aurait pu attendre de Lucie Roche un chant encore un peu plus ardent.
L’Orchestre national des Pays de la Loire, sous la direction de Roberto Forés Veses, bien en place, livre une prestation très cohérente mais un peu sage. Le mystère des premières minutes est très justement installé, grâce au hautbois expressif d’Alexandre Mege, qui instaure dans la « Danse de la frayeur » un climat inquiétant en évitant les manières ou le lyrisme, appuyé par des cordes à la densité remarquée. Le chef exprime donc un parti-pris cadré et indéniablement réfléchi, en freinant parfois peut-être le caractère dansant ou viscéral de cette musique : on croit voir dans l’andante du « Cercle magique » ou dans « Minuit davantage » les canaux de Venise que les rues de Grenade.
Patricia Petitbon a la santé !
Pour La Vie brève (La Vida breve), la scène s’agrandit et les chœurs s’installent à l’endroit de la fosse d’orchestre, au premier plan : quelle bonne idée ! tant Falla fait des chœurs (dirigés par Xavier Ribes) l’un des sommets de la partition. Le chœur des femmes fait face à celui des hommes, qui s’invectivent avec un engagement saisissant, à l’image de leur prestation entière.
Ce drame lyrique en deux actes a été créé à Nice en 1913, après un remaniement de la partition sur les conseils de Debussy et Dukas. La musique est belle mais l’argument n’est pas sorcier… Salud se lamente d’un amour difficile avec Paco, qui finira par se fiancer avec une autre : rien que l’opéra n’ait encore jamais abordé, mais ici l’intrigue s’installe à Grenade. Le peu d’hispaniques dans la distribution du soir donne parfois un goût d’Espagne artificielle, mais la musique le fait vite oublier !
Dans la veine de L’Amour sorcier, on retrouve Lucie Roche sous les traits de la Grand-Mère. La mezzo montre une belle implication, notamment dans les échanges passionnés avec sa petite-fille Salud. Voici pour Patricia Petitbon un rôle moins commun que ce qu’offrent Rameau, Mozart ou Debussy. Mais la soprano a toujours brillé par la variété des rôles endossés, par sa capacité à jongler de Purcell à Berg, de Massenet à Boesmans… Grâce à des moyens vocaux remarquables, la soprano fait une Salud expressive et éplorée, comme transcendée par ce que l’amour lui offre et la vie lui impose. La gestuelle est très (trop ?) marquée, au point de nous faire penser que Petitbon regrette peut-être son ensemble noir à paillettes et ce pupitre, pour faire parler sa fougue. Mais l’interprétation est aisée, passionnée, colorée, quelle prestation !
Ambiance espagnole à Nantes
Carlos Natale lui donne la réplique en Paco, homme au courage discutable qui chassera l’amour pour Salud au profit d’un amour « de son rang », celui pour Carmela, joué par Sophie Belloir (à qui la partition ne permet d’ailleurs pas de se faire vraiment connaître). Le ténor montre une voix claire et bien projetée. Jean-Luc Ballestra chante l’Oncle Sarvaor avec une voix profonde et timbrée. Mention spéciale pour Han Sung Joo, du chœur d’Angers Nantes Opéra, qui assume la voix du vendeur avec beaucoup de prestance, une voix sonore et une ligne de chant élégante et tenue.
On goûte dans cette Vie brève l’audace de Falla de mêler chant lyrique et flamenco, et d’ouvrir la scène à une cantaora, ici Laura Gallego Cabezas. La chanteuse andalouse donne au tout une touche véritable : le flamenco fait basculer le Théâtre Graslin dans une ambiance espagnole.
On aurait pu craindre une soirée figée et scolaire en version de concert. Mais le Théâtre Graslin de Nantes a vibré aux rythmes et aux airs gitans et andalous. Ce sera au tour d’Angers d’accueillir cette soirée spéciale le samedi 15 novembre, au Quai CDN.
Crédit photos : Delphine Perrin pour Angers Nantes Opéra.
Manuel de Falla : L’Amour sorcier : Lucie Roche (soliste). La Vie brève : Patricia Petibon (Salud), Lucie Roche (la Grand-Mère, « la Abuela »), Sophie Belloir (Carmela), Carlos Natale (Paco), Jean-Luc Ballestra (l’Oncle Sarvaor, « Tio Sarvaor »), Laura Gallego Cabezas (la Cantaora), Florencia Machado* (Première vendeuse), Evelyn Vergara* (Deuxième vendeuse), Hélène Lecourt* (Troisième vendeuse), Sung Joo Han* (Voix du vendeur), Carlos Montenegro* (Voix lointaine), Seugmin Choi* (Voix dans la Forge), Pablo Castillo Carrasco* (Manuel). Orchestre national des Pays de la Loire, dir. Roberto Forès Veses. Nantes, Théâtre Graslin, 8 novembre 2025.
* Artistes du Chœur d’Angers Nantes Opéra (dir. Xavier Ribes).




