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Mort d’un inventeur

par Christian Wasselin

Pierre Henry, grand-prêtre de la musique concrète, allait avoir 90 ans. Il est parti rejoindre le paradis des sons.

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PIERRE HENRY était un musicien, mais c’était aussi une silhouette. Avec sa rondeur d’ogre bonhomme, sa barbe, ses lunettes, il ressemblait vraiment, et de plus en plus, à l’inventeur qu’il était. La petite maison-laboratoire où il vivait, tout habitée de sons, était à son image. Une maison curieusement entourée de tours, dans le 12e arrondissement de Paris, comme si le collectionneur de sons qu’il était avait voulu se mettre à l’abri.

Musicalement, Pierre Henry reste lié pour toujours à l’un des courants qui ont fait la musique de la seconde moitié du XXe siècle : la musique concrète. Né le 9 décembre 1927 à Paris, il étudie d’abord le piano, la percussion et l’harmonie. Ses maîtres s’appellent Nadia Boulanger et Olivier Messiaen. Mais il n’a que dix-neuf ans lorsqu’il rejoint Pierre Schaeffer au sein de la radiodiffusion publique. La guerre vient de finir et pour de nombreux jeunes compositeurs, tout est à réinventer. Et tout ne peut pas se réduire au sérialisme. C’est ainsi que Schaeffer et Henry, profitant des avancées de la technologie, imaginent une musique à nulle autre pareille : la musique électroacoustique, lointaine ancêtre des musiques électro d’aujourd’hui, que certains appellent également musique concrète.

Musique concrète, musique abstraite

Musique concrète  ? Il existerait donc aussi une musique abstraite  ? Oui, car si la musique est appréhendée physiquement, notamment par l’ouïe, elle repose sur des formes conçues in abstracto qui ne se rapportent à rien d’autre qu’à elles-mêmes. C’est le sens de la forme sonate, par exemple ; c’est aussi ce que signifiait Stravinsky en affirmant que la musique n’exprime rien. La musique dite concrète, a contrario, repose sur des sons réels de la vie (qui vont de la sirène d’usine au bruit des locomotives ou aux murmures de la foule), lesquels, enregistrés, catalogués, enrichis, montés, mixés, aboutissent à un univers sonore, à une musique à nulle autre pareille. Une musique qui n’est plus jouée par des instrumentistes ou des chanteurs, mais qui est produite par des haut-parleurs.

De cette conception nouvelle sortira la Symphonie pour un homme seul de Schaeffer et Henry, en 1949, que chorégraphiera Maurice Béjart. Symphonie  ? oui, parce que la musique concrète a besoin de références ; à moins qu’elle préfère miner les références de l’intérieur et subvertir l’héritage. Plus tard, Pierre Henry et Pierre Schaeffer composeront Orphée, opéra concret, créé en 1953 au Festival de Donaueschingen. Toujours les références majestueuses !

Mais c’est avec un autre compère que Pierre Henry connaîtra la célébrité : Michel Colombier, qui co-signera en 1967 avec lui la Messe pour le temps présent. 1967, en pleine ère psychédélique ! (1967 est aussi l’année de Sergent Pepper’s, le célèbre album des Beatles). La messe sera chorégraphiée par le fidèle Béjart au Festival d’Avignon.

Rendez-vous en décembre

Nommé en 1951 à la tête du Groupe de recherche sur les musiques concrètes (GRMC) qui deviendra GRM (Groupe de recherches musicales) sept ans plus tard, Pierre Henry fonde en 1958 son premier studio privé, Apsome (pour Application de procédés sonores en musiques électroacoustiques), suivi par un second studio, Son/ré. C’est là qu’il imaginera en 1985 sa Hugosymphonie.

En 2012, Pierre Henry avait fait entendre à la Cité de la musique Le Fil de la vie, conçu comme un testament, un « voyage d’introspection » comme il le disait lui-même. Il ajoutait : « Dans mon travail, les jeux devant le micro, les rythmes et les cris, tout ce langage expressif parcourt comme un fil la gamme de mes états corporels et sentimentaux au cours de la vie. » Les notes ? « C’est bon pour les compositeurs », disait encore celui qui avait fait des bruits de la vie la matière même de sa musique.

NB : pour célébrer ces liens historiques, Radio France avait prévu de fêter les 90 ans de Pierre Henry les 8, 9 et 10 décembre prochains. Ces rendez-vous, bien sûr maintenus, prendront la forme d’un hommage rendu par Radio France au musicien disparu. Trois nouvelles œuvres seront créées à cette occasion avec la complicité du studio Son/Ré, de la Compagnie Inouïe de Thierry Balasse et du GRM.

Photographie : Pierre Henry (dr/Search creative commons)

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