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Métamorphoses d’Audiberti de Bernard Fournier

par Gilles Costaz

La biographie qu’on attendait

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Les archives parlent. Les archives et les témoins finissent toujours par parler. Mais il faut arriver au bon moment (tout risque de disparaitre) et savoir arracher une vérité qui était en train de s’effacer ou de se transformer en légende pieuse. Pour Audiberti (1899-1965), le génial auteur de Monorail (pour la prose) et de Le mal court (pour le théâtre), les connaissances biographiques étaient limitées. Beaucoup d’essayistes et d’écrivains ont publié des livres et des articles sur le poète-dramaturge, tels Jeanyves Guérin, Michel Giroud ou Nelly Labère, mais leur point de vue est plus littéraire qu’historique. Seule, la fille d’Audiberti, Marie-Louise, avait conté quel étrange et bouleversant personnage était son père, tiraillé entre l’amour dû à sa famille et les exigences de la création et de la vie parisienne (notamment Sur les pas de mon père, L’Amourier, 2014). A présent, Bernard Fournier, lui-même poète, arrive à point nommé avec Métamorphoses d’Audiberti. Il est nourri des œuvres de l’écrivain d’Antibes, connaît les pistes à suivre – il sait qu’Audiberti a écrit Les tombeaux ferment mal, donc rien n’est perdu ! -, fréquente ou a fréquenté les derniers survivants capables de livrer de précieux témoignages.
Les collections qui se sont constituées ces dernières décennies sont essentiellement celles de l’IMEC (où ont été classées des lettres d’Audiberti, Drieu La Rochelle, Paulhan, Mondor, Parinaud, Truffaut, Nougaro…) et quelques dossiers privés comme ceux des descendants du cinéaste Jacques Baratier qui porta à l’écran La Poupée. Au milieu des lettres de gens passés à la postérité émergent les notes d’une personne qu’on avait méconnue ou sous-estimée – et que le livre remet à sa place d’amie agissante -, Hélène Lavaÿsse, une ex- journaliste contrainte d’exercer la fonction alimentaire de dactylographe. Audiberti lui confiait de véritables recherches de documentation et son avis importait. Voilà déjà une première révélation due à Bernard Fournier : parfois l’inspiration de l’auteur est venue d’un dialogue ou d’un désaccord avec sa fébrile dactylo…
Ce que suit avant tout le biographe, c’est une trajectoire obstinée et douloureuse. Une fois quitté la magie de sa ville d’origine, Antibes, Audiberti part à la conquête d’une capitale dont il ne connaît pas les mœurs et où, pauvre, marié, père de deux filles, il va passer d’un appartement à un autre. Il écrit dans les cafés, chez lui et aimera souvent avoir deux domiciles, l’un pour les siens, l’autre pour la création (et d’autres femmes sans doute). Il éblouit ses interlocuteurs par ses textes et sa conversation, mais l’ascension est lente. La NRF le publie un jour, il devient un auteur Gallimard. Le théâtre, univers où il entre par hasard, et diverses commandes vont lui permettre de gagner mieux sa vie en abandonnant le journalisme de fait-divers auquel il se consacra tant et qui imprima tant de hantises effarées dans son cerveau effervescent. Au passage et de façon très importante (avec souvent le principe de textes isolés et encadrés à l’intérieur du récit) Fournier met en valeur des personnages oubliés dont le soutien et le rôle furent essentiels : Joseph Foret, Claude Lehmann, Jacques Clergues…
Métamorphoses d’Audiberti est la biographie qu’on attendait. Il y aura évidemment, à l’avenir, d’autres éléments à découvrir. Mais le portrait en marche que trace Bernard Fournier est d’une exceptionnelle ampleur. S’y détaillent le génie et l’envers du génie (que de doutes et d’angoisses pour une plume qui noircissait le papier à la vitesse de l’éclair !). Tel était l’écrivain Audiberti dont Drieu La Rochelle découvrit et rapporta avec son élégance de Français nazifié qu’il était « marié avec une négresse ». Oui, les archives parlent quand elles sont si bien interrogées !

Métamorphoses d’Audiberti de Bernard Fournier. Editions du Petit Pavé, 378 pages, 25 euros.

Photo : Le mal court, mise en scène de Christophe Thiry, 2016, photo BM Palazon / Dédé Anyoh.

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