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Critiques / Théâtre

Mesure pour mesure de William Shakespeare

par Corinne Denailles

Un thriller tragi-comique

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Declan Donnellan met en scène pour la deuxième fois cette pièce de Shakespeare avec des acteurs russes. Dans cette pièce quelque peu atypique, qui tient de la tragicomédie et du "thriller" comme le dit Donnellan, le sujet est grave et le dénouement léger. Il y est question de pouvoir, d’abus de pouvoir, de totalitarisme, de corruption, de la nuance entre justice et équité, de la peine de mort, de la culpabilité et de la honte. Rien n’interdit de voir un écho de la Russie de Poutine dans cette société rongée par la corruption qui affirme son pouvoir à tout prix, quitte à faire de la justice un instrument d’oppression. Ecrite en 1604, Mesure pour mesure reste malheureusement d’actualité.

Nous sommes donc à Vienne, et le duc de Vinzencio a perdu le contrôle de son pouvoir (l’action se situe à Vienne mais tous les personnages portent des noms italiens). La société se délite, aux prises avec la corruption et la débauche. Impuissant à redresser la barre, le duc, sous le prétexte d’un voyage, confie le pouvoir à Angelo, réputé pour sa rigueur et son intégrité. Ce dernier est bien un ange mais de la catégorie exterminateur. Aussitôt aux manettes, il fait fermer les bordels, emprisonne à tour de bras, et surtout actualise une loi archaïque selon laquelle les relations sexuelles sont interdites hors mariage. Mais voilà qu’un pauvre jeune homme, Claudio, se voit condamné à mort pour avoir engrossé sa future femme. Sa soeur et novice Isabella tente de susciter la pitié d’Angelo, en vain. Le plus puritain des puritains perd le nord et, victime de ses pulsions refoulées, propose à la jeune fille de laisser la vie à Claudio si elle se donne à lui. Mais heureusement le duc était dans les parages, déguisé en moine, et par un habile stratagème sauvera Claudio, Isabella et confondra Angelo.

Un tourbillon en rouge et noir

Donnellan donne de la pièce une version en rouge et noir, dans une scénographie de Nick Ormerod sombre et élégante, chorégraphiée et musicale mais éminemment théâtrale. Le peuple y occupe une place centrale, représenté par le groupe compact des personnages clairement identifiés par leurs costumes (le prisonnier, le policier, la nonne, le moine, etc.). D’abord inquiétant, perquisiteur, il se déplace lentement sur la scène ; les acteurs se regroupent d’une scène à l’autre et les protagonistes de la scène suivante se détachent comme relâchés par le groupe. L’effet est saisissant, efficace et pertinent dans sa répétition même. Insensiblement la tension monte, la musique de Pavel Akimkin et la chorégraphie de Irina Kashuba évoluent vers le tourbillon d’une valse qui entraîne inexorablement le cours du drame ; puis le groupe devient farandole et la musique entraînante et joyeuse, ponctuée d’accents slaves, au fur et à mesure qu’on se rapproche du dénouement heureux. La scène finale où le drame se dénoue pour laisser place à la comédie est remarquable. On saluera l’ensemble des acteurs du Théâtre Pouchkine, tous magnifiques, animés d’une belle vitalité et d’une tension intérieure tenue de bout en bout. Shakespeare au pays de Dostoïevski est chez lui.

Mesure pour mesure de William Shakespeare, mise en scène Declan Donnellan ; scénographie Nick Ormerod ; lumières Sergei Skornetsky ; musique Pavel Akimkin ; chorégraphie Irina Kashuba. Avec alexander Arsentyev, Yuri Rumyantsev, Andrei Kuzichev, Alexander Feklistov, Peter Rykov, Alexander Matrosov, Ivan litvinenko, Nikolay Kislichenko, Igor Tepov, alexey Rakhmanov, Anna Khalilulina, elmira Mirel, Anastasia Lebedeva.
Aux Gémeaux jusqu’au 31 janvier 2015, du mercredi au samedi à 20h45, dimanche à 17h. durée : 1h45. Spectacle en russe surtitré.

© Johan Persson

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