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Mesure de nos jours de Charlotte Delbo

par Dominique Darzacq

Le dur chemin du retour

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« Qu’il nous ait fallu une volonté surhumaine pour tenir et revenir, cela tout le monde le comprend. Mais la volonté qu’il nous a fallu au retour pour vivre, personne n’en a idée » explique Poupette, l’une des survivantes d’Auschwitz revenue dans le même avion que Charlotte Delbo, L’une des 48 rescapées sur les 230 qui avaient été déportées dans le même convoi du 24 janvier 1943 et" brusquement dissoutes dans la foule qui les attendait à l’hôtel Lutetia".

Charlotte Delbo (1913-1985) est l’assistante de Louis Jouvet, alors en tournée en Amérique Latine, lorsqu’elle décide en 1941 de rejoindre les rangs de la Résistance aux côtés de son mari. Arrêtés le même jour, lui sera fusillé et elle déportée à Auschwitz. « Quand je suis rentrée des camps, j’ai voulu témoigner, il fallait que quelqu’un rapporte les paroles, les gestes, les agonies d’Auschwitz » expliquait-elle en 1975 au journal Le Monde. Ce qu’elle fit à travers plusieurs ouvrages, nouvelles, pièces de théâtre et parmi celles-ci Qui rapportera ces paroles , témoignage lucide et cru de la réalité des camps et de ce que traversèrent tous ceux-là expédiés par wagons « là-bas aux confins du monde habité ».

Mesure de nos jours n’est pas une pièce mais le troisième volet d’une trilogie regroupée sous le titre Auschwitz et après (Ed. de Minuit). Dans cet ouvrage publié en 1971, Charlotte Delbo convoque Mado, Poupette, Marie-Louise, Ida, Louise…autant d’anciennes compagnes avec lesquelles elle tente de répondre aux questions que nous nous posons sur ceux qui sont revenus. Comment ont-elles fait pour reprendre la vie dans ses plis, comment redevenir vivant quand on a compté les morts chaque jour à l’aurore et chaque jour au crépuscule, comment décider d’aller en vacances, décider de la couleur du papier de la chambre, quand on a dû à chaque minute décider entre vivre et mourir ? Elles racontent et se racontent, parlent et se parlent, évoquent leur retour, le désarroi qui les a saisies et les saisit encore parfois, leur quotidien avec pour certaines son lot de mesquineries et de désillusions, ce qui les hante encore et leur difficulté à créer des liens avec ceux qui n’ont pas fait le voyage.

Claude-Alice Peyrottes, comédienne, metteure en scène qui reprend, en le remaniant légèrement, le spectacle créé à l’occasion du centenaire de Charlotte Delbo, opte judicieusement pour la sobriété et les ruptures de tempo, attentive à laisser affleurer tout ce qui derrière les douloureuses courbatures d’âme, palpite de vie, avec pour atout maître un quintette de comédiennes superbement ajustées à ce qui se veut mise en voix plutôt que mise en scène. Pour chambre d’écho, juste quelques chaises, un portant où sont accrochés des manteaux de drap gris, ceux qu’à leur arrivée à l’hôtel Lutetia, on distribuait aux rapatriés. Comme en retrait, mais cependant bien visible, une table, celle sur laquelle Charlotte Delbo écrivain convoque ses compagnes à la barre des témoins. S’y croisent les morts et les vivants, le temps de là-bas et le temps d’ici. Se fait entendre une parole nue relayée par cinq comédiennes toutes à citer pour leur formidable justesse : Sophie Amaury, Sophie Caritté, Marie-Hélène Garnier, Maryse Ravera, Maud Rayer, toutes au-delà du jeu, et à la fois simple et exact porte-voix et sensibles instruments d’une polyphonie de l’indicible.

En ces temps de chien où bouillonnent d’affreux remugles de l’Histoire, Mesure de nos jours est un spectacle non seulement magnifique, mais aussi nécessaire.

Mesure de nos jours de Charlotte Delbo, mise en scène Claude-Alice Peyrottes avec Sophie Amaury, Sophie Caritté, Marie-Hélène Garnier, Claude-Alice Peyrottes, Maryse Ravera, Maud Rayer (durée 1 h 15)

Théâtre de l’Epée de bois (Cartoucherie de Vincennes) jusqu’au 22 mars
Tel 01 48 08 39 74 ou www.epeedebois.com

Photo ©Stéphanie Petitjean

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