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Critiques / Théâtre

Marguerite Duras, les trois âges

par Jean Chollet

Variations à travers une oeuvre

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Cette année 2014 marque le centième anniversaire de la naissance de Marguerite, Germaine, Marie, Donnadieu, décédée en 1996. A cette occasion, de nombreuses créations à l’affiche cette saison témoignent de différents aspects de l’œuvre de Duras. Didier Bezace, n’a pas attendu cette commémoration pour aborder cette écriture singulière. Après Marguerite et le Président en 1992, il présente au Festival d’Avignon 2003 Le Square , publié en 1955, qui inaugure ce triptyque présenté en alternance ou en intégrale le dimanche. Un homme et une femme font connaissance dans un square. Lui, voyageur de commerce, sdf sans espoir d’avenir, elle, employée de maison, attend le mariage pour pouvoir changer son existence. Au milieu de l’animation et des bruits familiers du jardin public, ils engagent une conversation polie, articulée autour de leur quotidien respectif. Duras, disait avoir écrit ce texte “ en écoutant les gens se taire dans les squares de Paris”. Sous une apparente naïveté, un dialogue qui aborde les grandes questions existentielles qui agitent l’humanité, et définit deux attitudes face à la vie. Pour l’un, désabusé, une envie d’en finir qu’il ne peut mener à son terme, pour l’autre un appétit féroce de connaître le bonheur. Pour eux, parler est un moyen de survivre à leur solitude. En procédant à cette recréation, Didier Bezace a repris le rôle interprété par Hervé Pierre aux côtés de Clotilde Mollet. Ensemble ils distillent avec finesse, les colorations de ce langage ménageant son humour et ses inquiétudes, en tenant à distance les excès de réalisme pour faire apparaître sa dimension poétique. Ils trouvent une résonnance adaptée dans le décor blanc de Jean Haas (utilisé avec quelques transformations pour l’ensemble de ce triptyque) avec les costumes de Cidalia Da Costa, et sous les lumières de Dominique Fortin.

Marguerite et le Président, se compose d’extraits de conversations entre Marguerite Duras et François Mitterrand, enregistrées à l’Elysée dans les années 1985 – 1986. Elles portent trace d’une longue amitié née dans la résistance en 1943 et de leur trajectoire respective. Elle, devenue la femme de lettres que l’on sait, lui, élu président de la République le 10 mai 1981. Au cours de plusieurs séquences, leurs propos parfois inattendus ou cocasses, reflètent différents aspects de la situation politique et économiques en France et dans le monde, ou sont reliés au quotidien. Souvent savoureux, ils sont aussi révélateurs de la force du langage. Comme lors de sa création initiale, Didier Bezace confie le rôle de Marguerite à une très jeune comédienne, Loredana Spagnuolo, pour symboliser avec talent la fraicheur candide de celle-ci. Face à elle, Jean-Marie Galey ne cherche pas à imiter le locataire de l’Elysée, mais, sous son chapeau emblématique, trouve de petits détails identitaires qui lui confèrent une vraisemblance. Dans la rencontre physique de ces deux personnages, on peut être désarçonné par le rapport d’âge entre les deux interprètes, qui altère la réalité d’une relation inscrite dans le temps. Duras est alors âgée de 71 ans. Mais, comme elle l’affirmait par ailleurs, “ Le réel porte en lui-même sa propre fiction. ”.

Savannah Bay, c’est la rencontre de deux femmes. Madeleine, vieille dame qui fut comédienne de théâtre à la mémoire qui flanche, et une “jeune femme ” sans autre précision identitaire. Il y a une vingtaine d’années, une femme est morte noyée à Savannah Bay après avoir mis au monde une fille. Les deux femmes, la grand - mère et sa petite fille, ont dû porter depuis le poids de cette douleur traumatisante. Elles se reconnaissent aujourd’hui pour pratiquer une forme d’exorcisme, en faisant ressurgir les fantômes et les interrogations du passé pour trouver une nouvelle forme d’amour rédempteur entre elles. Pour trouver enfin l’apaisement. Didier Bezace a fusionné les deux versions de ce texte (1982 et 1982), qui compte parmi les grandes œuvres de Marguerite Duras, en restituant sa subtilité palpitante et surtout sa profonde humanité. Inoubliable interprète de Hiroshima mon amour, Emmanuelle Riva reprend le rôle tenu par Madeleine Renaud à la création. Elle le fait avec son grand talent, exprimant par ses nuances, sa fragilité mise à nu, ses silences et ses mouvements, les accents émouvants d’une femme recherchant l’amour à l’approche de la mort. Anne Consigny, offre un contrepoint judicieux coloré par la vitalité de la jeunesse et le besoin de savoir, tout en entourant son aînée d’une immense tendresse. Toutes deux rendent cette représentation bouleversante en faisant savourer la musicalité et la poésie du verbe durassien.

Marguerite Duras, les trois âges, mise en scène Didier Bezace, avec Clotilde Mollet, Didier Bezace, et Gaspard de Seauve ou Denis Pop, en alternance (Le Square), Loredana Spagnuolo, Jean-Marie Galey (Marguerite et le Président), Emmanuelle Riva et Anne Consigny (Savannah Bay). Décor : Jean Haas, lumières : Dominique Fortin, costumes : Cidalia Da Costa, son Géraldine Dudouet. Durée de chaque représentation : 1 heure environ.

Théâtre de l’Atelier jusqu’au 9 mars 2014.
Photos NatHervieux

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