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Marc Paquien, d’Ariane Ascaride à Anouk Grinberg

par Dominique Darzacq

une affaire de regard (entretien)

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Du théâtre public au théâtre privé, en passant par l’Opéra et la Comédie-Française qu’il considère comme un des seuls théâtres vraiment populaires, Marc Paquien qui n’appartient à aucune chapelle, poursuit son parcours créateur en électron libre et de spectacle en spectacle s’affirme comme un de ceux qui participent à l’enrichissement de notre paysage théâtral. Plutôt que fabricant, il se veut sourcier. A l’exhibition d’un savoir-faire, il préfère « observer ce qui se passe entre le corps d’un acteur (ou d’une actrice) et une écriture ». C’est sur ce fil qu’il met en scène Le Silence de Molière »de Giovanni Macchia avec Ariane Ascaride, (Théâtre Liberté de Toulon à partir du 10 mars) et La Révolte de Villiers de L’Isle-Adam avec Anouk Grinberg au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris (du 2 au 25 avril).

Qu’est-ce qui vous a incité à mettre en scène « Le Silence de Molière » ? Le texte ou la comédienne ?

Les deux. D’abord parce que j’avais depuis longtemps envie de mettre en scène ce texte qui n’est pas une pièce de théâtre mais qui nous fait pénétrer tout à la fois dans le secret d’une vie et les mystères du théâtre. Ensuite parce que le choix d’Ariane s’est imposé comme une évidence. Derrière la rayonnante fille du sud qui donne toute leur ordinaire et humaine vérité aux sagas populaires des films de Robert Guédiguian, Ariane Ascaride laisse entrevoir des zones d’ombre, en même temps qu’une irréductible part d’enfance. Autant de raisons qui m’ont donné envie de travailler avec Ariane pour trouver avec elle la vérité de ce soleil noir qu’est Esprit-Madeleine.

Qui est Esprit-Madeleine ?

Esprit-Madeleine est la fille de Molière et d’Armande Béjart. D’elle, on ne sait rien, sinon qu’elle a choisi de fuir la scène, de se consumer dans la solitude plutôt que de brûler les planches. Grâce à Giovanni Macchia et par le subterfuge d’un entretien avec un jeune homme qui a réussi à forcer sa porte, celle qui n’a pas voulu être un personnage, refusant même enfant de jouer Louison , rôle que son père avait écrit pour elle dans Le Malade imaginaire, sort du profond silence qui entoure toute son existence, s’explique, parle d’une enfance que le théâtre lui a volée, fait surgir des fantômes , nous dit tout à la fois sa haine et son amour du théâtre et en exposant les motifs, nous parle mieux que quiconque de l’indicible et des mystères du théâtre. C’est le passionnant paradoxe du texte de Giovanni Macchia.

Une femme dans sa putain de solitude

Avec l’histoire d’Esprit-Madeleine, l’auteur cherche-t-il à brosser un portrait de Molière au quotidien ou à proposer d’inconnues pistes de lecture ?

Il ne s’agit ni d’une conférence maquillée, ni d’une lecture critique de l’œuvre de Molière, mais d’une fiction, qui nous plonge dans un univers que l’on imagine secret à travers la vie des acteurs de l’époque, raconte la manière dont la vie réelle et la vie en scène se croisent, se mêlent, sont indissociables, parle du désir mais surtout brosse le bouleversant portrait d’une femme dans sa putain de solitude qui nous interroge sur quelques questions existentielles : comment s’inventer , vivre sa vie, à quel endroit choisit-on de la vivre, pourquoi et comment choisit-on de la vivre dans l’ombre ou dans la lumière. Esprit-Madeleine, elle, a choisi de se retirer de la vie et de garder enfoui en elle le feu du théâtre.

Comment envisagez-vous la réalisation scénique de ce texte ?

Parce qu’il n’est pas écrit pour la scène, il oblige à sortir des habitudes, à penser différemment l’organisation scénique. Le principal souci étant de ne pas raconter la vie de Molière mais de réfléchir à l’univers dans lequel on place ce personnage non réalisé qu’est Esprit-Madeleine et qui dans sa solitude nous fait entendre tous les bruissements du théâtre, de s’interroger sur la présence de ce jeune homme qui veut tout connaître de la vie de Molière. Pourquoi ? Est-il réel ? , rêve-t-il ? ou est-ce le rêve d’Esprit-Madeleine. Autant de questions qui incitent à brouiller les pistes du réel et de l’imaginaire et à réfléchir avec Gérard Didier le scénographe à un espace abstrait, un peu comme ces cellules de couvent dont la nudité évoque la page blanche et ouvre sur tous les possibles, ceux de traverser le temps, d’abolir les frontières entre passé et présent, de fragmenter l’histoire et l’espace comme peut s’évoquer une vie en morceaux.

Un incandescent brasier

Avec « La Révolte » de Villiers de L’Isle-Adam ne s’agit-il pas aussi d’un portrait de femme ? Est-ce la raison de votre choix ?

A l’origine de ce projet, il y a ma rencontre avec Anouk Grinberg, immense actrice, de celles qui brûlent en scène, de ces torches qui vous emmènent aux frontières de l’invisible. Après l’aventure de Molly Bloom où nous nous sommes reconnus comme frère et sœur en théâtre, nous avons eu très vite envie de retravailler ensemble. Après avoir discuté autour de plusieurs projets, j’ai eu l’idée de cette pièce qui raconte la sidérante histoire d’une femme qui, à minuit, après avoir fait les comptes de la journée avec son mari, le quitte pour revenir quatre heures plus tard comprenant qu’elle n’aura pas la force de réaliser son rêve. Celui de vivre !

Ecrite en 1870, cette pièce outrepasse me semble-t-il toutes les limites. Elle est l’incandescent brasier qui ouvre la porte à la Nora de Maison de poupée d’Ibsen ou à Hedda Gabler et à toutes les héroïnes du XXè siècle qui vont affirmer leur exigence de liberté. En cela Villiers de l’Isle- Adam est un précurseur.

En quoi cette histoire ne relève pas du simple vaudeville d’époque ?

Pour la bonne raison, et c’est tout l’intérêt de la pièce, que Villiers de L’Isle- Adam transforme une histoire de vaudeville en matière explosive à la fois contre le théâtre et ses codes en vigueur et contre la société de l’époque, l’étouffante bienséance bourgeoise et se livre en même temps à une charge contre le capitalisme.
Quand la pièce commence nous voyons un couple de banquiers affairistes, des Thénardier de la grande bourgeoisie, et puis on découvre que cette femme, qui s’appelle Elisabeth, en réalité portait un masque, qu’elle n’est pas du tout celle qu’elle laissait paraître. Pour autant, et c’est en cela que l’auteur fait sauter tous les verrous du théâtre bourgeois, il ne fait pas de ce personnage une héroïne. Elle pourrait choisir de partir pour un autre homme, elle ne le fait pas, elle a un pistolet dans sa poche elle pourrait se suicider, ou tuer son mari, elle ne le fait pas, elle pourrait prendre plus d’argent à son mari elle ne le fait pas. Elle ne fait rien de ce qu’on attend d’une héroïne de théâtre. Elle veut juste vivre. Elle revient mais ne se soumet pas. Elle est juste comme un oiseau qui aurait tellement vécu en cage qu’il ne sait plus voler et qui revient se remettre dans sa cage.
A travers cette pièce ce sont de nos enfermements et de nos empêchements dont nous parle Villiers de L’Isle-Adam.

Interpréter ce que l’acteur révèle du texte

Si , en regardant votre parcours entre les classiques et les contemporains, on discerne mal vos préférences, il semble que l’acteur en soit le fil conducteur.

Depuis quelque temps en effet, la question de l’acteur s’affirme de plus en plus dans mon travail. Comme c’est le cas avec Ariane Ascaride et Anouk Grinberg, comme ça le sera à la rentrée pour Les Fourberies de Scapin avec Denis Lavant, ce qui m’intéresse en priorité est le processus chimique entre un texte et un acteur. Pour moi le metteur en scène est un médiateur entre texte, acteur et public. C’est dire que ma conception de la mise en scène n’est pas de l’ordre de la démonstration, mais du regard. Autrement dit interpréter ce que l’acteur révèle du texte. S’oublier soi-même pour entrer à l’intérieur d’une écriture, à partir de la scène, chercher avec l’acteur à débusquer tous les secrets d’une œuvre. Telle est, me semble-t-il, la passionnante mission du metteur en scène , être comme le disait si bien Antoine Vitez « un de ces devins qui lisent dans le vol des oiseaux.

Le Silence de Molière de Giovanni Maccia, mise en scène Marc Paquien, avec Ariane Ascaride et Loïc Mobihan.( durée 1h30)

Théâtre Liberté à Toulon du 10 au 16 mars puis, 31mars Sochaux (MALS), 3 avril Fos/mer, 8 au 9 avril, Villefontaine ( Théâtre Veillein), 14 au 16 avril Amiens (Comédie de Picardie), 12 mai Boulogne Billancourt ( TOP), 18 et 19 juin Montpellier (Le Printemps des comédiens)

La Révolte de Villiers de L’Isle-Adam, mise en scène Marc Paquien avec Anouk Grinberg et Hervé Briaux.
Théâtre des Bouffes du Nord du 2 au 25 avril.

Photo ©Carole Bellaiche

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