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Critiques / Théâtre

Mangez-le si vous voulez

par Gilles Costaz

Chasse à l’homme

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Jean-Christophe Dollé nous avait habitués à des spectacles de son cru, tous insolites et percutants : Blue.fr , Abilifaie Leponaix … Cette fois, il s’empare, avec son indéfectible complice Clotilde Morgièvre, d’un récit de Jean Teulé, Mangez-le si vous voulez, trouvant une nouvelle source d’inspiration qui se mêle admirablement à la sienne. Teulé, dans ce livre, a étudié et relaté un fait divers terrifiant. En 1870, dans un village de Dordogne, un jeune savant joue avec les mots et passe pour un anti-français, un pro-prussien, car on n’a pas compris le deuxième degré de son expression. Lui qui était un bienfaiteur de sa commune a beau protester, multiplier les arguments : il n’aime que son pays, il vient même de s’engager alors qu’il avait été exempté. Il devient l’homme à abattre. Un ennemi. Un traître. L’on est en pleine fête populaire et la colère prend feu. Même ses amis d’enfance le houspillent, le rejettent, le menacent, lui jettent leur haine au visage. Le curé tente d’empêcher ce déchaînement de haine folle, mais en servant de l’alcool. La violence reprend de plus belle. Pourrait-il échapper au massacre ? L’appel au meurtre et même au cannibalisme enthousiasme tous les villageois, enfants compris, à une exception près…Plus tard, les coupables seront condamnés à de lourdes peines.

La pièce se déroule devant un décor de cuisine des plus tocards (les meubles – à dominante rose ! - ont été trafiqués pour permettre quelques effets et des troubles de la perception). D’ailleurs, Clotilde Morgièvre fait un peu la cuisine. Ça sent bon la France ! La France villageoise, popote et nationaliste ! Entre Jean-Christophe Dollé, chapeau sur la tête, guitare sous le bras. Il se lance dans son récit, comme on court, comme on sprinte, comme on crie. La musique, qui a des moments rock, se déchaîne. Clotilde Morgièvre place quelques gags, quelque numéros de charme parodiques. Mais le texte est lancé comme un train qui ne s’arrêtera que lorsqu’il n’y aura plus de rails. Dollé conte épisode après épisode, sans prendre de souffle, ou si peu. Il parle, il chante. C’est souvent drôle, et de plus en plus terrifiant : une chasse à l’homme, un voyage dans la cruauté la plus obscure. La mise en scène change les perspectives : Dollé disparaît et réapparaît à travers des caches et des angles imprévus. Les musiciens entrent dans le texte et l’action furtivement, parlent un peu. Mais leurs instruments grondent. Ça cogne, cogne, cogne et re-cogne ! Cela ressemble à une visite de l’enfer. L’enfer en France, chez les « braves gens ».

La scène est haute, en aplomb. Dollé ignore le vertige. Il monte au sommet d’un meuble. Il s’envole même suspendu à une enseigne lumineuse qui vient d’apparaître on ne sait comment. Sur le sommet du meuble, puis retenu dans l’air par un fil invisible, il continue, comme rendu fou par la folie qu’il conte et dénonce. Puis tout, soudain, tout a été dit. Jean-Christophe Dollé a été stupéfiant, trouvant la violence moderne du chœur antique.

Mangez-le si vous voulez de Jean Teulé (éditions Julliard), adaptation de Jean-Christophe Dollé, "mise en pièces" de Clotilde Morgièvre et Jean-Christophe Dollé, scénographie d’Adeline Caron et Nicolas Brisset, son de Fabien Aumeunier, lumière de Caroline Giquel, chorégraphie de Magali B, musique de Jean-Christophe Dollé, voix off d’Hervé Furic, avec Clotilde Morgièvre, Jean-Christophe Dollé, Mehdi Bourayou (clavier) et Laurent Gillet (guitare).
Théâtre Tristan Bernard, tél. : 01 45 22 08 40, à 19 h ou 21h selon les jours. (Durée : 1 h 15).

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