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Critiques / Théâtre

Maîtres anciens-comédie de Thomas Berhnard

par Corinne Denailles

Nicolas Bouchaud, seul

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Le metteur en scène Eric Didry et le comédien Nicolas Bouchaud proposent un quatrième solo aussi exceptionnel que les trois précédents. Après Serge Daney, Paul Celan et John Berger, voici l’irascible Thomas Bernhard et ses Maîtres anciens. Des choix extrêmement différents, des textes peu connus pour des spectacles à chaque fois originaux, d’une grande liberté et d’une facture rigoureuse, avec une bonne dose d’humour à la clé de la mise en scène et du jeu de l’acteur.

Maîtres anciens c’est le monologue d’un critique musical, Reger, à travers la voix d’un narrateur en position d’observateur ; un critique qui ressemble beaucoup à l’auteur. Dans son habituel style logorrhéique (Bernhard ne va jamais à la ligne), il se livre à son jeu de massacre préféré, à ceci près qu’ici transparaît quelque chose de plus personnel, un véritable désarroi masqué par un certain sens de l’autodérision. Bernhard était convaincu d’écrire des textes drôles et ne comprenait pas pourquoi ils ne faisaient pas rire le public. Eric Didry et Nicolas Bouchaud ont bien capté ce mélange de cynisme et d’humour. L’auteur dégomme tout ensemble les historiens de l’art, les professeurs incapables de transmettre quoi que ce soit, les peintres passés, tous artistes d’état exécutant des œuvres de commande, l’art contemporain, le mauvais goût des Habsbourg, et puis la détestation de l’Autriche petite-bourgeoise et trop catholique et de son passé nazi (pourtant il n’a jamais quitté le pays). Reger n’a trouvé qu’une manière de s’apaiser ; il vient chaque jour au musée d’Art ancien s’asseoir sur une banquette dans la salle Borlone devant le même tableau du Tintoret qui ne l’intéresse pas plus que ça. Une manière de s’extraire du réel qui l’agresse. Veuf depuis peu, (comme l’auteur) il n’hésite pas à porter de sérieuses accusions dans un discours typique de son style : « si la Ville de Vienne, à laquelle appartient le chemin du musée d’art ancien, avait sablé le chemin du musée d’Art ancien, ma femme ne serait pas tombée, et si le musée d’Art ancien, qui appartient à l’Etat, avait prévenu police-secours tout de suite et pas seulement une demi-heure après, ma femme ne serait pas arrivée une heure seulement après sa chute, à l’hôpital des Frères de la charité, et les chirurgiens de l’hôpital des Frères de la charité, qui appartient à l’Eglise catholique, n’auraient pas bousillé l’opération, voilà ce qu’a dit Reger, ce jour-là, à l’Ambassador. La Ville de Vienne et l’Etat autrichien et l’Eglise catholique sont coupables de la mort de ma femme, a dit Reger, à l’Ambassador … ». Ailleurs, se justifiant exceptionnellement : « J’ai besoin de discours, peu importe ce que je dis ».

La mise en scène de Didry traduit avec humour les excès et les contradictions de Bernhard ; un grand pan de papier d’emballage froissé est accroché à une cimaise ; il finira par tomber et le comédien, assis sur son banc, s’en couvrira comme un SDF se couvrirait d’un tissu de fortune. Reger, un homme sans domicile fixe dans le monde. Didry met le feu aux poudres avec une ou deux petites explosions amusantes, signes de la destruction de l’art aimé et abhorré. Dans ce contexte de comédie (sous-titre du texte), le comédien joue comme un funambule sur le fil de la vie de son personnage, clown triste, tragiquement diverti par ses propres errances. Nicolas Bouchaud, mine de rien, exprime la force et la vulnérabilité de Reger, fait rire et nous touche tout ensemble, toujours attentif au public qu’il embarque à ses côtés, sans aucune complaisance, il introduit son grain de sel ça et là avec une distance amusée.


Maîtres anciens (comédie) de
Thomas Bernhard, traduction Gilberte Lambrichs, adaptation Véronique Timsit, Eric Didry, Nicolas Bouchaud ; un projet de et avec Nicolas Bouchaud. Scénographie et costumes, Elise Capdenat et Pia Compiègne ; lumières Philippe Berthomé ; son, Manuel Coursin ; voix, Judith Henry. Au théâtre de la Bastille jusqu’au 22 décembre à 19h. Durée : 1h30. Résa : 01 43 57 42 14
www.theatre-bastille.com
Texte publié aux éditions de l’Arche

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