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Critiques / Théâtre

M’man de Fabrice Melquiot

par Gilles Costaz

La louve et l’agneau

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Les mères abusives hantent les familles et les théâtres. En voici une nouvelle, imaginée (ou reproduite à partir d’on ne sait quel modèle) par Fabrice Melquiot. Elle émane de Modane, ville alpestre, ville savoyarde, à la frontière de la France et de l’Italie : une bonne partie de l’œuvre théâtrale de Melquiot s’y déroule, cité aux joies mineures, cité des rêves inaccomplis pour l’auteur ! Cette mère est précisément à la frontière de notre langue et de la langue de Dante : elle peut se mettre en colère en italien. Son mari l’a quittée et elle élève seule son fils qui a poussé sans se révolter. Quand le spectacle commence, le fils a trente ans. Quand la pièce finira, il en aura quarante. Et il sera toujours à la maison. Il n’aura pas trouvé de travail durable et, surtout, il suit et accepte l’amour étouffant de sa génitrice. Terrible, cette mère ! Elle houspille le gamin du matin au soir, refait systématiquement tout ce qu’il a pris l’initiative de faire (la cuisine, la bricole), se contredit pour avoir toujours raison, se couvre de compliments pour masquer tous ses échecs, dirige la vie de son enfant sans savoir se diriger elle-même… La louve aime l’agneau en le déchirant à petits coups de dent.
Grand écrivain moderne que Melquiot ! Depuis qu’Emmanuel Demarcy-Mota l’a découvert (c’était l’un des acteurs de sa troupe ; depuis, il ne joue plus, il écrit beaucoup et dirige un théâtre pour la jeunesse à Genève), il est l’un des auteurs préférés des compagnies indépendantes et voit ses pièces jouées dans les grandes institutions. Jusqu’à maintenant il n’avait pas eu trop de chance avec les théâtres privés parisiens. Cette fois, à la Porte Saint-Martin, l’accord est trouvé. Charles Templon met en scène M’man comme autant de rounds où l’amour se casse les dents à force d’être envahissant. Au final, un secret se révèle : ce n’est peut-être pas utile (Melquiot a sans doute eu tort d’ajouter cette dernière touche ; il n’est pas un auteur qui explique, il suggère, il projette le brouillon mental de ceux qui vont d’un contraire à l’autre). Templon place les deux personnages dans un rapprochement confiné avec une drôlerie toujours terrible. Cristiana Reali, les cheveux passés à l’eau oxygénée, la blouse vague, le corps en bascule, compose un mère toujours infernale et toujours tendre : c’est l’un de ses grands rôles, elle va au plus profond d’une vérité humaine. Robin Causse est avec délicatesse l’enfant qui a grandi sans qu’on lui donne le droit à l’âge adulte : l’acteur a beaucoup de charme, de douceur et de fragilité (et il chante un tube italien avec un sens subtil de la parodie ! ). L’ingénieux décor de Pierre-François Limbosch, peut-être un peu compliqué dans son évolution, est une sorte de cage de verre qui suggère, évidemment, que les deux personnages vivent dans une cage. L’amour maternel et l’amour filial sont bien en cage, s’étouffant mutuellement. La mise au monde peut être une mise à mort : dans cette boîte, on vit sans savoir vivre, on s’aime sans savoir s’aimer. Cristiana Reali et Robin Causse, maîtres de l’ambiguïté des sentiments, nous secouent de mille rires salvateurs face à cet art du mal-aimer auquel personne n’a échappé, un jour ou l’autre.

M’man de Fabrice Melquiot, mise en scène de Charles Templon, décor de Pierre-François Limbosch, lumières de François Menou, création musicale de Jan Pham Huu Tri, costumes de Charles Templon, assistanat de Marjolaine Aïzpiri, avec Cristiana Reali, Robin Causse.

Petit Saint-Martin, 19 h ou 21 h selon les jours, tél. : 01 42 08 00 32. (Durée : 1 h 25). Texte aux éditions de l’Arche.

Photo DR.

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