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Critiques / Théâtre

Lucrèce Borgia de Victor Hugo

par Gilles Costaz

Mélo rouge sang

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Ah ! La sanglante Lucrèce Borgia ! On est toujours heureux de la retrouver, surtout dans la vision de Victor Hugo qui, avec son génie des contraires, en fait une femme féroce et tendre, intraitable et sensible, inhumaine et déchirante. Les récentes mises en scène du drame en étaient luxueuses, comme celle de Denis Podalydès au Français avec Guillaume Gallienne en travesti (depuis remplacé par Elsa Lepoivre) et celle de David Bobée avec Béatrice Dalle à La Villette. En voici une plus modeste, d’une esthétique plutôt vilarienne (pas de décors, juste trois fauteuils, une lumière nocturne), due à Henri Lazarini et à Frédérique Lazarini – qui joue elle-même le rôle-titre.
Lucrèce Borgia, c’est le sexe et le meurtre. Ses maris sont morts, elle fait tuer ses amants. Charmante femme ! Le duc Alfonse d’Este n’a qu’à bien se tenir, mais il se méfie de sa compagne de lit, et il est aussi cruel qu’elle. Lucrèce a en elle quelque chose qui peut la sauver : l’attachement à l’enfant qu’elle a eu et dont elle a perdu la trace, jusqu’à ce qu’elle le reconnaisse dans la personne de Gennaro – un jeune révolté dont elle a imprudemment demandé la tête et qui ne sait pas qui est sa mère. En règle générale, l’amour impose moins facilement sa loi que la mort. C’est donc la mort qui gagnera, non sans que la vénéneuse n’ait dit en mourant à son assassin : « Je suis ta mère ». En fait, le spectacle ne comporte pas cette phrase fameuse, car les metteurs en scène ont choisi une autre fin écrite par Hugo, tout à fait semblable mais exprimée avec d’autres formules. Cela ne change rien à l’allure et à l’allant de la pièce. C’est un mélo et il faut l’enserrer dans les signes frémissants du genre : les couleurs sont le pourpre et le noir, le rouge sang se projette sur le fond de la scène comme une longue coulée, l’excellente musique de John Miller est toute en vibrations répétitives. Et chaque scène a la nervosité d’une conspiration ou d’un combat ourdis dans la pénombre.
Allégée, privée de moments peu utiles à l’intrigue, la pièce, ici, file vite. Il y a de très grands moments, comme un face à face sans pitié entre Lucrèce et le duc, celui-ci étant joué par Emmanuel Dechartre fort bon dans l’antithèse hugolienne : noble et ignoble à la fois. Le pur et violent Gennaro est interprété par Hugo Givort, qui a de la flamme et se détache à l’intérieur d’une partition de jeunes acteurs intéressants (Kelvin Le Doze, Louis Ferrand). Didier Lesour interprète avec une savoureuse truculence une douteuse femme de l’ombre. Marc-Henri Lamande donne une belle étrangeté au rôle du serviteur des basses œuvres. Et Lucrèce ? C’est Frédérique Lazarini, flamboyante, âpre et touchante, colérique et pathétique au gré du parchemin romantique dont elle décrypte les cris, les chants et les roueries avec de l’âme et un brasero dans la voix. Le mélo rouge sang est bien servi.

Lucrèce Borgia, mise en scène : Henri Lazarini et Frédérique Lazarini, 
assistanat de Lydia Nicaud, musique de John Miller, lumières de Cyril Hamès, éléments scéniques de Pierre Gilles, avec Emmanuel Dechartre, Frédérique Lazarini, Didier Lesour, Marc-Henri Lamande, Louis Ferrand, Hugo Givort, Clément Heroguer, Pierre-Thomas Jourdain, Kelvin Le Doze, Adrien Vergnes.

Théâtre 14, tél. : 01 45 45 49 77, jusqu’au 1er juillet. (Durée : 1 h 50).

Photo Laurencine Lot.

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