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Critiques / Théâtre

Liliom de Ferenc Molnár

par Corinne Denailles

Tragédie populaire

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Après des débuts très houleux à la création en 1909, la pièce du Hongrois Ferenc Molnár a connu un succès mondial et quelques adaptations dont un film de Fritz Lang avec Charles Boyer (1939). Succès bien mérité pour cette pièce magnifique et inclassable, mélodrame, voire tragédie populaire qui conjugue critique sociale et onirisme. Une écriture qui, toutes proportions gardées, rappelle le réalisme magique sud-américain qui nourrit le réalisme de merveilleux.
L’histoire se passe dans le cadre d’une fête foraine. A la création au Printemps des comédiens en 2013, la fête était grandeur nature. Pour la reprise au théâtre, le metteur en scène Jean Bellorini (directeur du TGP depuis peu) a voulu remettre les personnages au coeur de l’espace de la fête. Le plateau est occupé par une piste d’auto-tamponneuses ; de chaque côté deux roulottes dont une abrite la formation musicale qui accompagne le spectacle avec talent. La silhouette lumineuse d’une grande roue se profilera en fond de scène au fil de la pièce. La scénographie est séduisante mais, bien qu’il soit clair qu’il s’agit d’évoquer un milieu, elle présente l’inconvénient de contraindre le jeu des acteurs et d’imposer sa présence alors que l’action ne s’y déroule plus.

Un vaurien attachant

Bellorini a visiblement choisi de tirer les fils du mélodrame sentimental, repoussant au second plan la dimension sociale qui n’en reste pas moins le resssort de l’action ; le sous-titre de la pièce est "la vie et la mort d’un vaurien". Ce vaurien c’est Liliom, surnom d’un jeune homme à la tête d’ange, bonimenteur de foire, qui perd son travail avec désinvolture et dès lors s’enlise dans sa condition de déclassé alors qu’il pensait naïvement que "même un voyou peut devenir quelqu’un". Julien Bouanich, qui promène un faux-air de Jean-Louis Barrault, comme cela sera suggérer, donne à Liliom une candeur touchante qui incline au pardon.

Les mots pour le dire

Au-delà de l’anecdote, Molnár montre des personnages incapables d’échapper à leur condition parce qu’ils n’ont pas les mots. Ils s’expriment dans une langue rugueuse, brute qui ne leur offre pas le vocabulaire nécessaire pour dire leurs émotions, pour communiquer. La violence s’insinue pernicieusement là où manquent les mots, un système fatal qui n’a pas été démenti jusqu’à aujourd’hui. La petite Julie, bonne de son état, se laisse embarquée par Liliom, mauvais garçon, menteur mais si séduisant. On sent bien que ni l’un ni l’autre ne comprennent vraiment ce qui les pousse à agir. Clara Mayer exprime bien cette opacité du personnage à lui-même ; à la fois fluette, fragile et déterminée. La démarche un peu raide, la tête dans les épaules, dans une tension permanente, elle offre au monde un visage buté, fermé, en résistance à la douleur. De son côté, madame Muscat (Delphine Cottu), qui a viré Liliom de son manège, court après lui sur ses hauts talons, prête à toutes les humiliations pour que revienne celui qu’elle n’ose pas avouer aimer. A côté de ses figures tragiques, des personnages franchement comiques décalent la pièce. Le photographe improbable, interprété avec ardeur par Jacques Hadjaje, épatant ; et surtout les deux détectives anges qui viennent chercher Liliom pour le mener au ciel ; une occasion pour Bellorini de s’offrir un numéro de duettistes (Julien Cigana et Teddy Melis, très drôles) façon cabaret qui, s’il fait beaucoup rire, décale pour le coup un peu trop la pièce. Après cet intermède burlesque, on s’achemine vers la conclusion tragique qui dit qu’on n’échappe pas à ce qu’on est. Alors qu’il avait bénéficié de la grâce unique d’une seconde chance sur terre pour s’amender, il ne comprend pas la situation et reproduit une fois de plus cette violence qui l’a perdu.

Du côté du mélodrame sentimental

On sent bien que Molnár a une certaine compassion pour ces êtres pas finis qui ne maîtrisent rien de leur vie. Bellorini a privilégié cet aspect, édulcorant un peu la violence du propos mise ainsi à distance au profit d’une dimension plus rêveuse, mystérieuse, renforcée par la musique de scène (qui joue toujours un rôle important dans son travail) et par le choix de faire dire les didascalies (Hugo Sablic) qui évoquent parfois des éléments absents du plateau. Bellorini donne néanmoins une version personnelle et attachante de cette très belle pièce.

Liliom (ou la vie et la mort d’un vaurien) de Ferenc Molnár. Mise en scène, scénographie et lumières Jean Bellorini. Traduction Kristina Rády, Alexis Moati, Stratis Vouyoucas. Musique, Jean Bellorini, Lidwine de Royer Dupré, Hugo Sablic, Sébastien Trouvé. Costumes Laurianne Scimeni. Avec Julien Bouanich, Amandine Calsat, Delphine Cottu, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Julien Cigana, Teddy Melis, Marc Plas, Lidwine de Royer Dupré, Hugo sablic, Sébastien Trouvé, Damien Vigouroux.
Musiciens : Lidwine de Royer Dupré, Hugo Sablic, Sébastien Trouvé, Damien Vigouroux.
A l’Odéon, Atelier Berthier, du 28 mai au 28 juin 2015 du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h. Res. 01 44 85 40 40.

© Pascal Victor/ArtcomArt

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