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Critiques / Théâtre

Les entretiens de Majorque de Thomas Bernhard

par Marie-Laure Atinault

Confidences sur fond maritime

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Le soleil, la mer bleue, des transats, la terrasse d’un restaurant, tout cela fleure bon les vacances, loin du ciel gris de Vienne. Un couple parle. Non ce n’est pas cela, il s’agit bien d’un homme et d’une femme, mais ils ne sont pas mariés. Lui semble toujours animé d’une sourde colère. Elle, écoute parfois contrainte. Une rupture ? Non ce n’est pas cela. Lui c’est Thomas Bernhard, auteur majeur et dérangeant des années 70. Elle, c’est Krista Fleichmann, journaliste et réalisatrice. Thomas Bernhard n’est pas ce que l’on appelle un bon client pour un interview. Il reste toujours la main sur la garde, mais Krista Fleichmann à l’âme d’un chasseur à l’affût. Elle est patiente, sait attendre embusquer le bon moment pour tirer la bonne question, celle qui fera réagir ce grand fauve blessé. Il sait se montrer charmeur. Tous les deux se livrent à une danse, une parade d’amour et de mort.

Un nouveau spectacle de la compagnie Interlude est un rendez vous qu’on ne saurait manquer. Thomas Bernhard fut très à la mode. Il est un peu moins monté. Il est pourtant l’un des plus grands auteurs de la fin du XXème siècle. Son théâtre sans concession, son regard d’une lucidité glaciale sur l’histoire de son pays, font de Thomas Bernhard un auteur dont l’œuvre est crucial.

Krista Fleichmann avait filmé les interviews mais ils ne furent jamais diffusés intégralement. Elle a écrit un livre d’une centaine de pages qui fut publié à l’Arche en 1999. Il n’était pas question pour Eva Vallejo et Bruno Soulier de monter l’intégralité du recueil des Entretiens de Majorque. Il n’était pas question de faire de l’auteur de Simplement compliqué, un héros incompris. Ils prennent la mesure de cet homme, qui en interrogeant son pays, son histoire, interrogeait les fondements d’une vie et son propre destin. Malmené dés sa naissance par la vie, supportant jusqu’à la fin de sa vie les conséquences d’une tuberculose, Thomas Bernhard écrira des textes ou il n’épargnera personne. Homme de théâtre, il laisse des textes puissants sur le théâtre (Minetti). Eva Vallejo et Bruno Soulier ont conçus leur spectacle comme une promenade, un voyage au cœur de l’œuvre de Bernhard. Il n’est pas besoin de connaître l’œuvre pour suivre le spectacle. Si tel est le cas, le spectacle met en appétit de découverte et de redécouverte.

Sur le plateau des tables, des chaises, dans le fond un vaste écran, on y voit la mer, les fantômes de la vie et des personnages à moins que ce ne soient les rêves de ce Misanthrope atrabilaire de lui-même. Les comédiens changent de place, changeant notre point de vue et les lignes de force entre la journaliste et l’auteur. Entre le fauve et la dompteuse. Ils sont parfois d’une proximité presque intime puis l’un s’éloigne de l’autre, par une parole gênante, blessante, par des imprécations amères. Le verbe de Thomas Bernhard est parfois si drôle dans ce constat sans concessions. Il aime déstabiliser. Il se fait poète. Il se fait séducteur. La journaliste doit se garder de ne pas tomber dans les pièges de cet homme, qui mettra bel et bien en scène cette confession qui sonne comme un testament radical, sauvage. Une formidable leçon de théâtre.

La musique de Bruno Soulier n’est pas un accompagnement mais un acteur du spectacle. Ce n’est pas une fioriture, mais une respiration. Bruno Soulier est sur le plateau et joue comme les comédiens une partition établit mais dans l’instant théâtral. La réussite de ce dialogue musical est tel que l’on pourrait croire que c’est Thomas Bernhard, lui-même qui la composa. Les lumières de Philippe Catalano scandent les moments différents des entretiens, la vidéo de Jean-Baptiste Droulers habite le fond du plateau du bleu de la mer dont la tranquillité balance les humeurs de l’auteur, et mettent les spectateurs dans l’air de ce temps. Eva Vallejo joue le rôle de Krista Fleichmann, parfois au premier plan, parfois en retrait presque dans l’ombre ou hors champ. Elle nous évoque une Natacha Polony pour la justesse de ses questions. Une belle comédienne qui sait écouter, et ce n’est pas si fréquent !

Pascal Martin-Gravel joue Thomas Bernhard. Un rôle ENORME pour ce comédien formidable. Il ne s’agissait pas de faire un copier-coller du film mais une véritable composition. Il a su prendre la dimension humaine, de ce mal aimé bousculé par le vent de l’histoire.

LES ENTRETIENS DE MAJORQUE
Entretiens de Thomas Bernhard par Krista Fleichmann
Conception Eva Vallejo et Bruno Soulier
Avec Pascal Martin-Gravel et Eva Vallejo
Création jusqu’au 30 janvier à L’Idéal à Tourcoing
Réservations : 03 20 14 24 24

Ce dernier spectacle de la compagnie est une nouvelle réussite.

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