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Critiques / Théâtre

Les Serments indiscrets de Marivaux

par Corinne Denailles

Eloge du jeu

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De La Surprise de l’amour à La Seconde Surprise de l’amour en passant par L’Epreuve, et Les Serments indiscrets, Marivaux n’en finit pas d’explorer les relations amoureuses et la langue des sentiments avec une acuité d’analyse et une virtuosité stylistique inégalées. Ce terrain des jeux de la séduction est bien plus sérieux qu’il n’y paraît. Il est un révélateur d’une société et de ses règles. L’argument est en soi un défi théâtral ; il s’agit d’analyser au microscope les méandres et les ressorts les plus secrets du coeur. Ce faux badinage dissimule de vrais enjeux pour chacun des protagonistes. Musset s’en souviendra quand il composera On ne badine pas avec l’amour.


Marc Chouppart, Sabrina Kouroughli, Hélène Schwaller

La jeune Lucile doit épouser le jeune Damis selon les vœux de leurs pères respectifs qui ne songent pas au bonheur de leurs enfants mais à la prospérité de leurs maisons. Mais voilà que la jeune fille, qui n’a pas froid aux yeux en ce XVIIIe siècle, refuse le mariage au nom de sa liberté. Mais elle n’avait pas prévu que le promis était dans les mêmes dispositions et ils n’avaient pas imaginé qu’ils succomberaient au premier regard. Lucile, jusqu’au bout, ne parvient pas à faire plier sa fierté mais ses sentiments transparaissent derrière ses mouvements d’humeur ; Damis, lui, est un tendre qui ne cherche pas à masquer ses sentiments, doublé d’un honnête homme qui entend respecter la convention de non demande en mariage même s’il préfèrerait trouver un moyen de s’en dégager. Soit dit en passant, on se demande comment il est possible de persévérer dans l’amour de cette furie dont le propre père dit qu’elle est folle. Il leur faudra batailler, avec l’autre et avec eux-mêmes, durant près de deux heures pour s’autoriser à s’abandonner à l’amour qui les unit déjà.


Marc Susini, Alain Trétout, Pierre-François Garel

La mise en scène de Christophe Rauck s’organise autour de l’idée de mise en abîme du jeu. Les jeux amoureux supposent masques, stratégies et mise en scène, maîtrise de son personnage et sens de l’improvisation. La scénographe Aurélie Thomas a tendu de tulle noir l’espace de la petite salle du Théâtre Gérard Philipe (la grande salle est en travaux), suspendu des lustres ça et là, posé des candélabres au sol et dispersé une volée de fauteuils Voltaire. Des comédiens visiblement en répétition discutent derrière un tulle qui les sépare du public. D’abord en vêtements actuels, ils enfilent à vue leurs costumes ostensiblement inachevés. Et pour accentuer le point de vue extérieur, Rauck fait un usage souvent judicieux de la vidéo, particulièrement réussi quand Phénice, la jeune sœur de Lucile filme à l’insu des protagonistes, ou comment la caméra cachée transpose le principe classique du témoin caché. Sabrina Kouroughli interprète joliment Phénice, aussi lumineuse et rieuse que Lucile est sombre et torturée ; Cécile Garcia Fogel pousse loin, et avec talent, l’audace du jeu mélodramatique. Têtue, orgueilleuse et raisonneuse, agitée à souhait, Lucile s’isole des siens qui ne la comprennent pas et elle s’enliserait si on ne la secouait. Sa sœur s’en charge, mais aussi Lisette qui laisse éclater une saine colère pleine de bon sens. Hélène Schwaller donne à ce rôle aussi peu subalterne que les Lisette de Molière, toute l’autorité qu’il mérite. Son homologue masculin, Frontin est interprété par Marc Chouppart avec le second degré que lui autorise un physique inattendu dans ce rôle. Les deux pères (Marc Susini et Alain Trétout) sont charmants ; naïfs bourgeois, ils ne comprennent rien mais ne s’en formalisent pas pour autant, pourvu qu’un mariage les lie, peu importe que ce soit l’aînée ou la cadette qui convole. Et enfin, Pierre-François Garel est un jeune Damis épatant. Sans esbroufe, avec un naturel confondant et beaucoup d’élégance, il attendrirait une bûche ! Les quelques incongruités de la mise en scène telles que la leçon d’anatomie, la référence à Brassens ou les citations picturales en guise de contexte « dixhuitièmiste » ne nuisent en rien à ce spectacle inspiré et fort bien mené.

vu à la création au TGP de Saint Denis, le spectacle est repris actuellement au Théâtre du Nord à Lille

Les Serments indiscrets de Marivaux, mise en scène Christophe Rauck, scénographie Aurélie Thomas, lumières Olivier Oudiou, costumes Coralie Sanvoisin. Création sonore David Geffard. Avec Cécile Garcia Fogel, Sabrina Kouroughli, Hélène Schwaller, Marc Chouppart, Pierre-François Garel, Marc Susini, Alain Trétout. A Saint Denis, au théâtre Gérard-Philipe jusqu’au 2 décembre 2012. Durée : 1h40. .

Théâtre du Nord à Lille etl 03 20 14 24 24

Photo Anne Nordmann

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