Accueil > Les Séparables de Fabrice Melquiot

Critiques / Jeune Public / Théâtre

Les Séparables de Fabrice Melquiot

par Corinne Denailles

Roméo et Juliette des cités

Partager l'article :

Fabrice Melquiot et Emmanuel Demarcy-Mota sont de vieux complices. Acteur dans la compagnie des Mille-Fontaines de Demarcy-Mota, Melquiot s’est tourné ensuite vers l’écriture. Auteur en résidence à la Comédie de Reims à l’époque où Demarcy-Mota en était le directeur dans les années 2000, leur partenariat étroit s’est poursuivi au Théâtre de la ville où Melquiot a développé son talent en direction du jeune public avec entre autres Bouli Miro, Wanted Petula, Alice et autres merveilles (recréation en 2017 à L’Espace Cardin), Le poisson combattant. On regretterait presque qu’il ait plutôt choisi l’enfance tant l’écrivain avait enthousiasmé avec Le Diable en partage, Ma vie de chandelle, Marcia Hesse ou encore L’Inattendu, formidable monologue interprété pat Marie-Armelle Deguy. Depuis 2012 Melquiot a pris la direction du théâtre pour la jeunesse AM Stram Gram, Centre International de Création et de Ressources pour l’Enfance et la Jeunesse.

Les Séparables, son dernier texte, a connu un parcours singulier ; la forme théâtrale a pris corps à la suite de lectures dans dix-huit écoles parisiennes durant une année, puis a été représentée dans les établissements scolaires avant de trouver sa forme définitive dans le travail de répétitions du spectacle.
Romain et Sabah ont neuf ans, ils vivent dans une cité HLM et chacun, pour des raisons différentes, s’est créé un univers imaginaire afin de pallier les lacunes du réel et se protéger d’une inquiétante réalité. Romain, cow-boy des cités, est pote avec son cheval de bois pour compenser l’absence de ses parents si occupés à s’aimer qu’ils pourraient « l’oublier dans un coin et aller manger des huîtres au restaurant » , jusqu’au jour où le divorce va lui tomber sur la tête. Sabah est une Sioux convaincue, toujours occupée à chasser le bison blanc, spécimen unique en son genre. Un jour Sabah apporte à Romain des makrouts (pâtisserie du Maghreb) de la part de sa mère qui a remarqué la solitude du garçon. Ce qui donne lieu à une scène très cocasse et acide à la fois ; Romain trébuche sans cesse sur ce mot bizarre, Sabah insinue qu’il a des parents racistes…il s’avérera qu’elle ne s’était pas trompée. Les deux enfants avaient fini par se lier d’affection et partager leurs mondes parallèles ; mais les adultes sont butés et pétris de préjugés violents. Résultat, la famille de Sabah quitte le quartier et nos Roméo et Juliette de banlieue seront séparés jusqu’à des retrouvailles dont on ne saura jamais dans quel monde, réel ou imaginaire, elles se situent.

L’écriture légère et vive de Melquiot ne prend jamais les choses dans le droit fil du récit ; elle emprunte des chemins buissonniers et poétiques incroyablement éloquents. La mise en scène minimaliste d’Emmanuel Demarcy-Mota et la belle scénographie d’Yves Collet usent du même langage. La barre d’immeuble de la cité apparaît en vidéo (Mike Guermyet) en fond de scène, barre grise et eczémateuse des années 1960 que les enfants, comme sur un écran d’ordinateur, agrandissent et réduisent avec deux doigts, font défiler, apparaissent dans l’image tout aussi réels que dans la réalité. Et puis bien sûr il y a l’indispensable et symbolique forêt et son obscur et inquiétant mystère, très joliment figurée. Les personnages sont aussi narrateurs de leur histoire. Stéphane Krähenbühl interprète Romain, le petit garçon un peu lunaire et doux mais qui a de la jugeote ; Céline Carrère est Sabah, la Sioux intrépide et un peu effrontée. Les deux comédiens portent avec délicatesse ce spectacle où les personnages, qui sont aussi narrateurs de leur histoire, « croyaient en des mystères plus grands qu’eux », « enrageaient de ne pas être ceux qu’ils voulaient être », « voyaient des choses que personne ne voyait »…

Les Séparables de Fabrice Melquiot (l’arche éditeur). Création collective sous le regard de Christophe Lemaire et Emmanuel Demarcy-Mota. Scénographie, Yves Collet. Vidéos, Mike Guermyet . Musique Arman Méliès et environnement sonore David Lesser. Costume Laurianne Scimemi del Francia. Avec Céline Carrère et Stéphane Krähenbühl. Au Théâtre de la ville, Espace Cardin,, jusqu’au 23 février 2018

© Jean-Louis Fernandez

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.