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Critiques / Théâtre

Les Rustres de Carlo Goldoni

par Corinne Denailles

Une mise en scène pleine d’alacrité

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En Italie Goldoni est celui qui a révolutionné le théâtre en substituant la comédie de caractères et de moeurs aux célèbres types de la Commedia del arte. De Goldoni on connaît La Trilogie de la villégiature (mise en scène entre autres par Giorgio Strehler en 1978 avec les acteurs de la Comédie-Française, et aussi par Jean-Louis Benoît en 2002) ou La Locandiera, mais on connaît moins ces rustres qui font la bonne société commerçante de Venise et règnent au logis comme des dictateurs sans scrupules. Les Rustres, c’est une comédie féministe qui se moque et dénonce les abus de pouvoir des maris. Ils sont tous d’une belle unanimité pour défendre leurs privilèges et édicter leurs lois non écrites mais faites sur mesures : la femme ne sort pas, ne s’amuse pas, travaille à la maison, se marie avec l’époux choisi par le père, ne se pare pas de beaux atours, ne conteste pas l’autorité du père ou du mari, etc. Les hommes sont brutaux mais surtout pathétiquement étriqués et bêtes, enfermés dans leurs préjugés.
La scène se passe à Venise ; c’est jour de carnaval et Lucieta, la fille de Lunardo n’a pas le droit de profiter de la fête au prétexte que ce n’est pas la place d’une jeune fille. Son père a organisé son mariage avec le fils d’un ami, jeune homme tellement brimé par son père qu’il existe à peine, empêtré dans la nasse d’interdictions et d’injonctions qui l’étouffent. Mais par bonheur, Felice, une femme émancipée qui a su dompter son faible mari et maîtrise la rhétorique à merveille, va faire exploser le carcan dans lequel les femmes sont enfermées. Ayant lancé l’assaut, elle sera épaulée par ses amies et ensemble elles gagneront vaillamment le combat difficile contre le pouvoir aveugle des maris en opposant à l’autorité arbitraire un discours argumenté, intelligent et plein d’esprit, à la gangue des préjugés pétrifiants, ouverture d’esprit et joie de vivre. La condamnation des maris abusifs n’est pas sans rappeler l’Arnolphe de Molière dans L’Ecole des femmes mais Goldoni sur ce chapitre est plus audacieux que Molière.

Jean-Louis Benoît (un des fondateurs du théâtre de l’Aquarium avec Didier Bezace et Jacques Nichet) nous offre un spectacle subtil d’une facture très classique et très soigné ; il prend un malin plaisir à souligner les traits de caractères des uns et des autres, contribuant à serrer le ressort comique sans tomber dans la simplification caricaturale. Dans un décor sobre et volontairement sans éclat (Alain Chambon), les comédiens, tous excellents, dans une belle unité de jeu lâchent la bride de la comédie : cris, vociférations des hommes impuissants, provocations des femmes, menaces physiques, disputes au bord du pugilat, témoins cachés, etc., un tourbillon joyeux pour un sujet grave. Et si chez Goldoni tout finit bien autour d’un bon repas, nous avons, quant à nous, de quoi méditer aujourd’hui sur cette question des rapports hommes/femmes et de leurs enjeux.

Les Rustres de Carlo Goldoni, traduction Gilbert Moget ; mise en scène Jean-Louis Benoît ; décor Alain Chambon ; costumes, Marie Sartoux ; lumières, David Debrinay ; son, Dominique Bataille. Avec Gérard Giroudon, Bruno Raffaelli, Coraly Zahonero, Céline Samie, Clotilde de Bayser, Laurent Natrella, Christian Hecq, Nicolas Lormeau, Christophe Montenez, Rebecca Marder. Au théâtre du Vieux Colombier jusqu’au 10 janvier 2016, du mercredi au samedi à 20h30, mardi à 19h, dimanche à 15h. Durée : 1h45.

© Christophe Raynaud de Lage

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