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Critiques / Théâtre

Les Pâtissières de Jean-Marie Piemme

par Gilles Costaz

Trois femmes et des gâteaux

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Trois femmes pimpantes se mettent à parler pâtisserie. Elles ne sont pas jeunes, elles sont à peu près septuagénaires et le commerce de gâteaux auquel elles ont appartenu toute leur vie a vécu deux siècles. C’est dire qu’en matière de sucré et de secrets de fourneaux, elles sont imbattables. Elles peuvent parler savamment du fameux gâteau Charlemagne qui porte le nom de leur boutique familiale à présent disparue. Car elles sont sur le quai, sur le sable, ces trois femmes qui sont des sœurs, bonnes pour la maison de retraite et l’inaction. Car elles ont dû vendre la maison où trônait leur palais des douceurs et où passaient tant de clients bigarrés. Elles étaient mariées à la pâtisserie ! Elles ne peuvent plus que ressasser leur passé glorieux, leur haine de celui qui a pris leurs murs et tout ce qui leur déplaît dans une société où elles n’ont plus leur place et où l’artisanat a perdu son combat contre la fabrication industrielle. Non, elles ne sont plus jeunes et elles palabrent au-dessus de l’indifférence des autres, de l’inertie de leur nouvelle condition, des atteintes de l’âge qu’elles font semblant d’ignorer et de la mort qui est orgueilleusement ignorée.

Le dialogue semble quotidien, pas littéraire pour un sou et cache longtemps sa nature : est-ce de la rigolade ou une cuisson haut de gamme à plusieurs saveurs ? C’est tout l’art de Jean-Marie Piemme – le plus grand auteur du théâtre belge aujourd’hui – de bricoler le langage pour qu’il ait l’air de la parole gouailleuse en allant, en réalité, beaucoup plus loin que les bons mots chers aux dialoguistes de cinéma. L’air de rien, il saisit trois destins et, sans nostalgie, toute une société qui implose à travers ses trois personnages.

La mise en scène de Nabib El Azan place les héroïnes dans un surplace agité, parmi les caisses en un lieu étriqué et coloré. Cela aurait pu virer à la drôlerie du cabaret, quand, par exemple, les trois femmes retrouvent instinctivement les gestes du travail pâtissier. Mais non, rien n’est chargé ou appuyé, tout dans les paroles et dans les silences est porteur d’une vérité joyeuse au premier plan et désespérante à l’arrière-plan.

On ne pouvait trouver meilleurs interprètes que le trio réuni par Nabib El Azan et auxquelles il fait porter perruques, rubans et habits d’un temps où l’on était trop comme il faut. Christine Murillo n’est pas explosive comme elle l’est si souvent, mais toujours souveraine, cette fois dans l’expression douce et variée d’une vie où les emballements non-pâtissiers ont été rares. Chantal Deruaz interprète une femme plus cérébrale tranchante : elle seule se déplace vraiment sur ce mouchoir de poche et donne aux derniers combats du personnage un bel allant. Christine Guerdon, enfin, campe délicatement la femme la plus égarée, la plus touchée en profondeur mais perdue dans une irréalité lunaire. C’est un formidable triangle qui, dans la fine mise en scène d’El Azan, trouve la forte drôlerie post-beckettienne de Piemme pour qui la vie ne se dégrade pas dans le silence mais dans de très joyeux soubresauts.

Les Pâtissières de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Nabib El Azan, scénographie de Sophie Jacob, lumières de Philippe Lacombe, images d’Ali Cherri, costumes de Danièle Rozier, avec Chantal Deruaz, Christine Guerdon, Christine Murillo. Vingtième théâtre, du jeudi au samedi à 19 h 30, dimanche à 15h, jusqu’au 22 février, dates supp les 31 décembre et 4 février à 19h30. relâche les 25décembre, 1er, 30, 31 janvier et 1er février. Tél. : 01 43 66 01 13 Texte aux éditions Lansman. (Durée : 1 h 30).

Photo : iFou

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