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Critiques / Opéra & Classique

Les Noces de Figaro à Compiègne et ailleurs

par Christian Wasselin

Quand quatre scènes nationales s’unissent pour donner la vie à une production lyrique, c’est dix autres théâtres qui peuvent s’emparer du spectacle.

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La France n’est pas pourvue, comme l’Allemagne, de soixante théâtres munis chacun d’un orchestre et d’une troupe, mais les douze ou quinze opéras qui balisent le pays sont les garants d’une vie lyrique que ne connaissent pas à un tel degré d’autres pays d’Europe. Bien des spectateurs avides d’opéra cependant, qui habitent de petites villes ou sont éloignés des centres de production lyrique, n’ont souvent rien à se mettre sous la dent. C’est ce qui a exhorté quatre scènes nationales (le Théâtre de Cornouailles à Quimper, le Bateau Feu à Dunkerque, les Deux Scènes à Besançon et le Théâtre impérial de Compiègne) à s’associer pour mettre en commun leurs idées, leurs désirs et leurs moyens afin de faire circuler chaque saison un opéra, lequel est monté sous la houlette d’une association baptisée La Co[opéra]tive.

Cet opéra a pour vocation d’être présenté dans les quatre théâtres précités mais aussi dans d’autres lieux qui voudront bien s’associer au projet, lequel permet de proposer des spectacles relativement raisonnables pour ce qui est du coût de production et donc du prix du billet demandé au spectateur. Il s’agit là d’agir contre la loi dite « de Baumol » selon laquelle un spectacle lyrique, loin de générer des économies d’échelle, coûte de plus en plus cher à mesure qu’il est souvent représenté.

Équivoque et quiproquos

Pour sa première expérience, La Co[opéra]tive a été chargée d’imaginer de nouvelles Nozze di Figaro de Mozart. Production légère, destinée encore une fois à s’adapter à différents théâtres, mais qui n’a rien d’approximatif. Nous sommes ici devant un spectacle dont on peut contester les partis-pris mais qui est tout à fait accompli. Aucune relecture hasardeuse, ici : la comédie est là, devant nous, équivoque et vivante, avec ses nostalgies et ses quiproquos, grâce à la direction d’acteurs travaillée de Galin Stoev (malgré deux ou trois facilités dont les gestes excessifs et les pas de danse de Basilio alias Éric Vignau). Les costumes contemporains ne l’actualisent pas artificiellement mais montrent comment Beaumarchais d’abord, Mozart et Da Ponte ensuite, ont su traduire ce qu’il y a d’éternel dans les passions des hommes.

La scénographie d’Alban Ho Van s’appuie essentiellement sur un ensemble de cabines mobiles qui peuvent se révéler ascenseurs, chambres, pavillons, cabinets ; élément décoratif d’une grande maniabilité, qualité nécessaire quand on considère que le spectacle voyagera dans une quinzaine de théâtres différents. A ce titre, et comme souvent, les quelques projections (de troupes chinoises quand Cherubino part pour l’armée, ou d’athlètes, ou de visages) n’apportent rien.

De l’agilité avant toute chose

On fera toutefois une réserve à propos de l’absence de sensualité au deuxième acte, celui du travestissement, au cours duquel Suzanne, la Comtesse et Cherubino (personnage travesti) rivalisent de caresses dérobées, de non-dits et de ruses pour tromper la jalousie du Comte. Or, il n’est pas question ici de se grimer, de se déguiser, de faire valser les identités ; la scénographie, déjà dépourvue d’un fauteuil au premier acte (il n’est pas question de suivre aveuglément les didascalies de l’œuvre), est privée des perruques, des chemises, des froufroutements dans lequel baigne, tel un tableau de Fragonard, cet acte lumineux tout entier. Le peu d’aisance scénique de Diana Axentii, qui chante bien ne sait pas trop quoi faire de son corps, souligne malheureusement ce manque. Mais le reste de l’ouvrage est traité de manière enlevée, grâce à l’esprit de troupe qui anime tous les comédiens-chanteurs, avec une prime pour le Comte de Thomas Dolié, excellent dans la fureur et la contrition, et le Cherubino palpitant d’Ambroisine Bré. On a connu Figaro plus espiègle que Yuri Kissin, mais la Susanna d’Emmanuelle de Negri a de l’à-propos pour deux. Et de Marcellina (Salomé Haller) à Barberina (Hélène Walter) en passant par Bartolo et Antonio (Frédéric Caton), tous les personnages sont bien dessinés.

Dans la fosse, la vingtaine d’instrumentistes de l’ensemble Les Ambassadeurs, que dirige Alexis Kossenko, sonne avec agilité, sans épaisseur (il y a un musicien par pupitre de vent), et épouse la joyeuse fluidité du spectacle. Lequel, jusqu’au 23 janvier à Alès, devrait continuer à se bonifier au fil des représentations.

illustration : la Comtesse, Suzanne et Figaro feignant de faire amende honorable devant le Comte (photo R. Dugovic)

Mozart : Le nozze di Figaro. Yuri Kissin (Figaro), Emmanuelle de Negri (Susanna), Thomas Dolié (le Comte), Diana Axentii (la Comtesse), Ambroisine Bré (Cherubino), Frédéric Caton (Bartolo/Antonio), Salomé Haller (Marcellina), Éric Vignau (Don Basilio/Don Curzio), Hélène Walter (Barbarina) ; Galin Stoev (mise en scène), Alban Ho Van (scénographie), Delphine Brouard (costumes), Elsa Revol (lumières) ; Les Ambassadeurs, dir. Alexis Kossenko. Théâtre impérial de Compiègne, 8 novembre 2015.
Prochaines représentations : à Compiègne (10 nov.), à La Rochelle (17, 18 nov.), à Vevey (24 nov.), à Senart (29 nov.), à Besançon (1er, 2, 4 déc.), etc., jusqu’au 23 janvier à Alès (pour en savoir plus : www.lacoopera.com).

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