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Critiques / Théâtre

Les Nègres de Jean Genet

par Jean Chollet

Robert Wilson passe Genet en revue, avec brio

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Dès son apparition en France avec Le Regard du sourd, présenté au Festival de Nancy en 1971, l’Américain Bob Wilson témoignait d’une recherche artistique et esthétique novatrice, que Louis Aragon saluait comme “ une extraordinaire machine de liberté ”. Depuis, ses créations scéniques, au théâtre et à l’opéra, ont attesté de manière constante sa volonté d’aborder la scène à partir d’un espace-temps, dont les rythmes et les mouvements, sont porteurs d’images propres à faire naître, au delà des textes, une relation sensitive avec l’œuvre représentée. En partant de la lumière, considérée comme un élément moteur de ses spectacles, sa maîtrise et sa précision dans l’organisation de la représentation sont devenues légendaires. Il affirme avoir “Toujours envisagé son travail comme un théâtre total. Tout théâtre est pour moi danse et musique.”. Des orientations vérifiables dans cette nouvelle création de la pièce de Jean Genet, créée le 28 octobre 1959 au Théâtre de Lutèce, dans une mise en scène de Roger Blin, avec la compagnie africaine Les Griots.

Mixité identitaire

Sur une scène, des Nègres , présentés par le maître de cérémonie Archibald, jouent le procès du viol et du meurtre d’une femme blanche, Marie, perpétré par l’un d’entre eux. Ils se nomment, Diouf, Village, Bobo, Félicité ou la Reine noire, Ville de Saint-Nazaire, Neige et Vertu, et attendent d’être jugés par une Cour de justice composée de Noirs aux masques de Blancs, laissant apparaitre la couleur de leurs visages. On y trouve, la Reine gardienne du pouvoir exécutif, le Missionnaire, le Juge, le Gouverneur militaire, et un Valet symbolique. Ailleurs, dans la brousse se déroule le procès “d’un mauvais noir” qui sera exécuté. Autour de cette situation et de ses actions, Genet stigmatise de manière virulente les préjugés racistes et le colonialisme dans cette pièce, qui “ écrite par un Blanc, est destinée à un public de Blancs.” En attestant, que les relations des hommes ne se fondent, selon lui, qu’à travers l’image le plus souvent fausse qu’ils se font les uns des autres. La réalité lui donne encore raison. Hélas.

Music-hall

En abordant cette œuvre, Robert Wilson avoue avoir recherché “ un livret visuel ” en élaguant le texte. Il y parvient de brillante manière à partir d’une introduction muette où devant la façade d’une maison du Pays Dogon au Mali, balayée de fumées, apparaissent un à un les Nègres figés dans une posture de mort au son d’armes automatiques. Une vision saisissante qui préfigure les tensions et violences de la pièce, en constituant un contre point avec la suite de la représentation. Car celle-ci, localisée sur trois niveaux de jeu, comme en 1959 ( décor d’André Acquart), multiplie les effets techniques, plastiques, et de lumière, pour créer un univers coloré qui semble issu d’une revue de music-hall exotique, dans un esprit de “clownerie ” revendiqué par Genet. Avec de beaux costumes rutilants et identitaires (Moidele Bickel) les treize comédiens talentueux, dansent, chantent, accompagnés par les musiques de Dickie Landry ou de Ornette Coleman, en exprimant par leurs corps, leurs gestuelles et postures, les révoltes et affres des personnages. Parmi eux, mention particulière pour Gaël Kamilindi, (Village) saisissant ange noir à facettes et Kayije Kagame (Vertu) belle prostituée au grand cœur, réunis au final dans une histoire d’amour ouverte sur l’avenir. Et, si on peut regretter de ne pas entendre suffisamment le verbe de Genet, Wilson offre d’autres moyens d’enter en résonance avec lui, à travers des images évocatrices superbes, pour lesquelles il reste un maître.

Les Nègres de Jean Genet, mise en scène, scénographie, lumière Robert Wilson, avec Armelle Zbibou, Astrid Bayiha, Daphné Bliga Nwanak, Bass Dhem, Lamine Diarra, Nicole Dogué, William Edimo, Jean-Christophe Folly, Kayije Kagame, Gaël Kamilindi, Babacar M’Baye Fall, Xavier Thiam, Charfes Wattara, Logan Corea Richardson, et Dickie Landry (musicien - compositeur). Costumes Moidele Bickel, son Thierry Jousse, maquillages Christelle Paillard, Julie Poulain, coiffures Judith Scotto. Durée : 1 heure 40.
Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’au 21 novembre 2014.tel 01 44 85 40 40

En tournée, Le Cadran – Evreux (3/4 décembre) Comédie de Clermont-Ferrand (14/15 décembre), T.N.P. Villeurbanne (9 au 16 janvier 2015), deSingel Anvers (25 au 28 janvier 2015)

photos Lucie Jansch

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