Accueil > Les Jumeaux vénitiens de Carlo Goldoni

Critiques / Théâtre

Les Jumeaux vénitiens de Carlo Goldoni

par Gilles Costaz

De profonds quiproquos

Partager l'article :

A Vérone, selon le metteur en scène Jean-Louis Benoit et le scénographe Jean Haas, on vit un peu les uns sur les autres : deux immeubles bien verticaux se tiennent à peu de distance sur une place étroite. Belle image d’une Italie vue hors de ses sublimes palais et de ses esplanades sans fin. Là, on se croise sans arrêt, on n’échappe pas aux voisins, aux importuns, aux inconnus. C’est, en effet, dans le flux des va-et-vient que se situe la pièce de Goldoni. Un homme semble passer bien souvent dans le quartier, mais, en fait, ce sont deux sosies qui arrivent, repartent et reviennent tour à tour : les jumeaux vénitiens qui, se ressemblant comme deux gouttes d’eau de la lagune, suscitent sans cesse les quiproquos. L’un est un raffiné, l’autre un paysan. Ils ont des vies, des humeurs et des amours opposées. Et ils ignorent tout l’un de l’autre car ils ne se sont pas vus depuis des années. Leurs proches et leurs amies les confondent et s’en prennent, à chaque fois, à celui qui n’est pas celui qu’il croient avoir en face d’eux. Chacun est venu rencontrer une femme, et chaque femme se trompe sur l’homme qu’elle croise dans la cohue de Vérone. C’est ainsi que les disputes se multiplient et que les amours sont sur le point d’exploser. Sujet classique que la gémellité, le double, le dédoublement (Goldoni l’a traité très différemment dans Arlequin serviteur de deux maîtres : les deux hommes n’en sont qu’un, alors qu’ici la même image renvoie à deux personnages). L’auteur en profite pour ne pas se contenter d’une situation éprouvée et pour mener la comédie, pourtant hilarante, jusqu’au drame. Il y aura des victimes. Mieux qu’un Beaumarchais en fin de carrière ou qu’un Diderot arc-bouté sur ses idées, l’auteur vénitien réussit de façon neuve le passage de la gaieté à la noirceur, devançant les théoriciens de la « comédie larmoyante » (horrible étiquette !).
Jean-Louis Benoit a le style goldonien dans la manche et dans le sang. Qu’on se souvienne des formidables Rustres au Vieux-Colombier pour la Comédie-Française ! Il sait que la vérité n’est pas seulement psychologique et nourrie de l’héritage théâtral italien ; elle est aussi sociale : cette humanité est rude, avide, soucieuse de ses prérogatives. Le spectacle le donne à voir à travers une mise en optique qui permet de suivre l’action dans le premier plan qui est l’espace public, dans l’intimité d’une maison et au lointain. Le choix, également, a été de prendre un seul acteur pour les deux personnages et de ne leur donner aucun signe qui les différencierait. Au comédien de faire comprendre quand on a affaire à Zanetto et quand le jumeau Tonino est en scène. Cet interprète, c’est Maxime d’Aboville qu’on a vu si remarquable dans tant de spectacles. Ici, il se contente de modifier sa démarche et de de faire sentir, sans insister ni appuyer un autre état d’âme. Son double jeu est au centre de cette fête solaire et sombre où Olivier Sitruk joue une sorte de Tartuffe d’une manière âpre, avec des façons sournoises et polies, et toute une troupe – fort abondante pour une production du théâtre privé – où tous les acteurs sont d’un jeu précis, d’une vraie saveur, d’une rare justesse dans les couleurs humaines. On pense notamment aux interprètes des deux amies des jumeaux, Victoire Bélézy et Margaux Van Den Plas, et à Benjamin Jungers, qui compose un Arlequin étonnamment sensible. Les traditionnels quiproquos restent fort drôles, mais la profondeur est toujours là, tapie dans les joyeuses querelles de Vérone.

Les Jumeaux vénitiens de Goldoni, adaptation et mise en scène de Jean-Louis Benoit, décor de Jean Haas, lumières de Joël Hourbeigt, costumes de Frédéric Olivier, maître d’armes : Albert Goldberg, collaboration artistique de Laurent Delvert, avec Maxime d’Aboville, Olivier Sitruk, Victoire Bélézy, Philippe Bérodot, Adrien Gamba-Gontard, Benjamin Jungers, Thibault Lacroix, Agnès Pontier, Luc Tremblais et Margaux Van Den Plas. (Texte, avec dossier, à L’Avant-Scène Théâtre).

Théâtre Hébertot, 21 h, tél. : 01 43 87 23 23. (Durée : 2 h).

Photo DR.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.