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Critiques / Théâtre

Les Français d’après Marcel Proust

par Jean Chollet

Krzysztof Warlikowski “A la recherche du temps perdu ”

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Avec cette très libre adaptation du célèbre et volumineux roman en sept parties de Proust, écrit entre 1906 et 1922, avec lequel il entretient une relation depuis sa jeunesse, le metteur en scène polonais réalise une de ses œuvres les plus personnelles, attestant de son regard aigu porté sur certains aspects d’une société décadente et crépusculaire, dont le titre ne concerne pas ici uniquement la France, mais en parallèle plus largement la Pologne et l’Europe toute entière. Son évocation d’un “monde perdu à jamais ”, conserve les présences identitaires et signifiantes des figures majeures romanesques, Marcel, le narrateur –témoin alter ego de l’auteur -, Swann, les nobles de Guermantes, les Verdurin, le baron Charlus, Robert de Saint – Loup, Odette de Crécy, Albertine Simonet, ou encore Rachel et Charles Morel. Autant de personnages que les spectateurs reconnaissent ou découvrent suivant leur relation à l’œuvre de Proust. Mais plus qu’une fidélité absolue avec elle, Krzystof Warlikowski semble amorcer un dialogue avec son auteur, qui lui permet de réussir la gageure, réputée impossible, de porter à la scène ce monument littéraire en restant fidèle à son esprit. Il met particulièrement l’accent sur l’antisémitisme, pour lequel il convoque le fantôme d’Alfred Dreyfus présent dans “La Recherche ”, l’homosexualité (surtout masculine) notamment avec le volet consacré à “ Sodome et Gomorrhe ”, mais reflète également les aspects qui constituent une réflexion sociologique et politique, parfois ironique, sur la vie, l’art, les sentiments et la mémoire, dans une mise en miroir avec le temps présent.

Comme à son habitude, le metteur en scène a trouvé l’expression d’une spatialité organique auprès de Malgorzata Szczesniak, dont l’espace ouvert, constitué d’un long bar, d’un canapé et d’une cage vitrée mobile, focalisant ponctuellement les personnages comme dans un vivarium, dont la sobre élégance se prolonge dans ses costumes qui prennent quelques distances avec la “Belle Epoque ”. Dans ce cadre, qui intègre les vidéos en gros plans parfois obsédantes de Denis Guéguin et les lumières nuancées de Felice Ross contribuant aux variations des climats ambiants, la représentation répartie sur trois périodes d’une durée totale de 4 heures 30, n’échappe pas à quelques étirements privilégiés par la subjectivité affichée de Krzystof Warlikowski, qui invite par ailleurs, Pessoa, Celan et Racine. Mais il conduit avec beaucoup de maîtrise et de fluidité, l’assemblage des éléments épars puisés au cœur du roman, ponctué de musiques et de chorégraphies, et fait naître une intensité visuelle prégnante confortée par l’interprétation des quatorze magnifiques comédiens, dont les présences et les gestuelles portent l’expression au-delà des mots. Un spectacle à la fois troublant et fascinant, d’une grande tenue théâtrale.

Photos Tal Bitton

Les Français, d’après Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, adaptation Krzysztof Warlikowski et Piotr Gruszcynski, mise en scène Krzysztof Warlikowski, scénographie et costumes Malgorzata Szczesniak, lumières Félice Ross, musique Jan Duszynski, vidéo Denis Guéguin, chorégraphie Claude Bardoul, avec Bartosz Bielena, Mariusz Bonaszewski, Agata Buzek, Magdalena Cielecka, Ewa Dalkowska, Bartosz Geiner, Malgorzata Hajewska-Krzysztofix, Wojciech Kalarus, Marek Kalita, Maria Lozinska, Zygmunt Malanowicz, Maja Ostaszewska, Jacek Poniedzialek, Maciej Stuhr et Michal Pepol (violoncelle). En langue polonaise surtitrée. Durée : 4 h 30 (avec 2 entractes). Théâtre national de Chaillot jusqu’au 25 novembre 2016. La Filature, Scène nationale de Mulhouse les 2 et 3 décembre 2016.

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