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Critiques / Théâtre

Les Flottants de Sonia Némirovsky

par Gilles Costaz

Jeunes mariées, méfiez-vous des sirènes !

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La mariée ne parade plus dans sa robe de tulle blanc, elle est en pleurs ! Les noces viennent d’avoir lieu et déjà le marié est parti rejoindre une autre femme. Il faut dire qu’on est dans une ville portuaire : l’endroit est truffée de sirènes folles des matelots. La mariée est donc en larmes. Passe la sirène coupable d’avoir séduit le jeune homme. C’est l’empoignade. Même avec sa queue de poisson une sirène sait se battre. Les deux femmes s’entretuent sur la table des noces. Qui gagnera ? « Les Flottants, ce sont qui se débattent pour rester à la surface, qui nagent entre deux eaux, qui bougent les pieds et les mains pour ne pas se noyer... écrit l’auteur, Sonia Némirovsky. Les Flottants sont notre génération, celle qui arrive après ceux qui se sont battus, celle qui arrive au moment de la désillusion. C’est mon interrogation sur ce qui nous attend, sur notre capacité à rester debout alors que tout part à la dérive ».
Sonia Némirovsky est quelqu’un qui compte : elle est auteur-compositeur-interprète (sous le nom de Rovski), auteur de théâtre et actrice. La voici arrivée à sa deuxième pièce après Le Vol, oeuvre passionnante plutôt violente, du moins sur la violence des assassinats politiques en Argentine – texte également créé au Lucernaire. Les Flottants constituent un changement de registre : l’auteur détourne les trames des contes de fée et des chansons d’amour. Alors que, dans les récits habituels, tout s’arrange, dans Les Flottants tout se déglingue. Bertrand Degrémont s’est amusé à placer à l’envers les symboles de la fête et il l’a fait avec beaucoup d’imagination : les ballons de baudruche explosent, les verres et les plats se renversent, les habits neufs se couvrent de tâches, les blagueurs des noces et banquets restent sans voix. Les gens de la fête comptaient sur Dalida dont plusieurs tubes défilent plein pot, en pure perte : l’héroïne n’essuie pas ses yeux et « Gigi l’amoroso » se carapate aussi vite que le marin marié. Howard Barker a inventé le terme de « théâtre de la catastrophe ». Cette pièce-là y correspond par sa façon très artistique de faire tomber à terre tous les repères, mais les espoirs ne s’effondrent pas tous dans ce mouvement de bulesque apocalypse. Il y a de l’espoir, un fond d’amour sauvé, un noyau dur de tendresse qui résistent au désastre. Sonia Némirovsky est elle-même la mariée abandonnée, en sachant jouer la double face de la douleur, ridicule et pourtant si émouvante. Emilie Piponier (qui joue le rôle en alternance avec d’autres actrices) est la sirène avec panache – et sans queue de poisson. Jeunes mariées, méfiez-vous des sirènes mais, surtout, nourrissez-vous de ce type d’anti-contes de fées qui, dans un déchaînement drolatique, replacent les trop belles histoires du répertoire à l’âge adulte et à l’âge moderne.

Les Flottants de Sonia Némirovsky, mise en scène de Bertrand Degrémont, assistanat de Claire Lellouche, lumière de Bertrand Degrémont et Claire Lellouche, scénographie de Claire Lellouche, avec Grégory Vouland, Jean-Loïc François, Olivier Kuhn, Sonia Némirovsky, Emilie Piponier (ou Pauline Lacombe, ou Suzanne Marrot) et la voix d’Arnaud Gidoin.

Lucernaire, 21 h, tél. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 1er juillet. Texte à la Librairie théâtrale. (Durée : 1 h 15).

Photo Quentin Farriol.

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