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Critiques / Théâtre

Les Bâtisseurs d’empire de Boris Vian

par Gilles Costaz

La comédie de l’égoïsme ascensionnel

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On répugne à jouer Boris Vian aujourd’hui. Du moins son théâtre. On chante ses chansons et on adapte ses romans, L’Ecume des jours, L’Arrache-coeur. Ses pièces sont très peu représentées. Vincent Ecrepont et sa compagnie A vrai dire brisent la malédiction qui entache cette œuvre dramatique et ont présenté à la Comédie de Picardie, à Amiens, puis dans bien d’autres lieux comme le Palace de Montataire, Les Bâtisseurs d’empire ou le Schmürz. A voir enfin cette « tragédie burlesque », l’on rejoint l’absurde dans ses meilleures années. D’ailleurs, Vian, s’il n’a pas été catalogué comme un auteur de ce courant, était, bien sûr, un familier des textes de Ionesco et de Beckett et, en tant que membre du Collège de pataphysique, rivalisait avec ces écrivains qui mettaient un bonnet de fou inconnu à l’angoisse moderne. Les Bâtisseurs d’empire sont de 1957 (deux ans avant la mort de Vian), quand La Cantatrice chauve et En attendant Godot sont de 1952 et de 1953. Mais, comme l’a noté l’historienne Anne Mary, Vian imagina, dans ses livres, des espaces changeant de dimension avant que Ionesco ne fit de cette sensation l’une des constantes de ses pièces. C’est précisément une histoire d’espace que Les Bâtisseurs d’empire. Une famille bourgeoise avec bonne et un voisin se sentent importunés par un bruit mystérieux qui les cerne sans qu’ils en comprennent la cause. Aussi montent-ils à l’étage au-dessus. Quand ils y montent, un étrange personnage grimpe avec eux, le Schmürz, un muet qui semble blessé et se contorsionne pour trouver sa place. Les bourgeois n’hésitent pas à le frapper et le Schmürz accepte sans mot dire le rôle de victime. Comme le bruit persévère, le groupe monte peu à peu aux paliers supérieurs, perdant certains de ses éléments, jusqu’à ce que le père de famille se retrouve seul au dernier étage, avec le Schmürz. Avant de mener un dernier combat désespéré, il dit, à l’intérieur d’un long monologue : « Que fait l’homme seul dans sa...retraite ? Hum. Retraite. Le mot n’est pas très juste. C’est-à-dire qu’il est juste, évidemment, lorsqu’on considère l’une de ses acceptions, courante d’ailleurs : l’ermite dans sa retraite, le bénédictin fait retraite... Mais dans retraite, il y a aussi retraite... fuite devant l’ennemi. Est-ce une fuite que cette ascension ? Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir, c’est bon pour un robinet... Mais il est sage de remarquer, incidemment, que l’on bat en retraite. Et qui bat-on ? L’ennemi. Ainsi, par un retour étrange des choses, cette cellule... cette retraite... sera ma victoire sur l’ennemi. Quel ennemi ? »
Quel ennemi, en effet ? C’est, à n’en pas douter, l’autre, l’étranger, le différent, celui ou celle qui s’est permis d’arriver d’ailleurs ou d’être d’une autre complexion. Vincent Ecrepont met la scène dans cet esprit : la loufoquerie est grave, l’égoïsme est une comédie dont la drôlerie doit être plus assassine que divertissante et s’avère nécessaire dans une époque où l’on refoule plus que l’on n’accueille. En compagnie de sa scénographie Caroline Ginet, il ne place pas trop de couleurs dans des tableaux à dominante grise et compose un monde en mouvement, où les étages de la maison poussent comme des plantes là où on ne les attend pas. La fête est nocturne et les comédiens éclatants, avec en premier lieu, Gérard Chaillou, au jeu intense dans le rôle du père à la veste de smoking décorée posée sur un marcel, les excellents Marie-Christine Orry, Laurent Stachnick, Kyra Krasniansky et l’étonnante Josée Schuller dans le personnage appelée sans ménagement Cruche par Boris Vian. Pour le Schmürz, Ecrepont n’a pas suivi à la lettre les indications de l’auteur : il n’en a pas fait un fantôme couvert de bandages mais un être plein de vie, presque nu, que Damien Dos Santos incarne avec le courage nécessaire (il reçoit des volées de bois vert, théâtralisées certes, mais quand même) et un parfait sens du mystère humain. Ainsi cette farce noire de l’égoïsme ascensionnel remonte-t-elle dans les hauteurs de l’absurde, où elle devrait avoir l’une des premières places.

Les Bâtisseurs d’empire de Boris Vian, mise en scène de Vincent Ecrepont, collaboration artistique de Laurent Stachnick, collaboration chorégraphique de Fabrice Ramalingom, dramaturgie de Véronique Sternberg, assistanat à la dramaturgie de Sylvain Onckelet, scénographie de Caroline Ginet, costumes d’Isabelle Deffin, lumière et vidéo de Julien Dubuc, son de Grégoire Durrande, avec : Le Père : Gérard Chaillou, La Mère : Marie-Christine Orry, Zénobie, la fille : Kyra Krasniansky, Cruche, la bonne : Josée Schuller, Le Voisin : Laurent Stachnik, Le Schmürz : Damien Dos Santos.

Avignon du 7 au 30 juillet : Théatre des Lucioles, 15 h. (Durée : 1 h 15).

Photo Ludovic Leleu.

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