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Critiques / Lire le théâtre

Lendemain de Joseph Danan

par Gilles Costaz

Le plus fou des feuilletons de théâtre

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Presque toutes les pièces de Joseph Danan ont été représentées. C’est l’un de nos auteurs les plus joués. Pourtant la notoriété de cet écrivain et essayiste a peu atteint les sphères médiatiques. On aurait donc intérêt à se pencher sur sa dernière œuvre – du moins son texte le plus récemment publié -, Lendemain, qui est totalement original. Ce volume rejoint les « monstres », ces pièces qui n’entrent pas dans les cadres routiniers et posent des problèmes insolubles (donc passionnants à résoudre) aux praticiens intrépides : on pense, du point de vue de la dimension, du format, du temps nécessaire, à Valère Novarina, Noëlle Renaude, Olivier Py ou Robert Lepage. Mais Joseph Danan, qui aime à changer de genre quand il ne s’amuse plus dans la technique qu’il a éprouvée et menée jusque dans ses retranchements, suit son chemin et sa nature en surprenant les observateurs et en s’étonnant lui-même.
Au départ de Lendemain il y a la commande d’une pièce qui prendrait la forme d’une enquête policière en feuilleton pour des levers de rideau au théâtre de Sète. Ces premières scènes sont créées en 1998. Mais Danan considère ensuite qu’il n’est qu’au début du projet. Pour lui-même il poursuit le feuilleton et écrit 240 pages de plus, soit 7 parties qui s’ajoutent à la première partie représentée, sans parler d’un prologue donné en conclusion, donc en épilogue ! Cette rédaction se sera échelonnée sur sept ans. L’auteur la termine en 2007. Le schéma est, ou semble, classique : un jeune homme, qui, ici, s’appelle Sadwell Hall, a disparu ; la police le recherche. Mais il s’est volatilisé le 13 juillet 1998, le soir même où l’équipe de France de football remporte la Coupe du monde. Un pays tout entier s’exalte, et un freluquet perturbe les services de recherche qui envoient l’inspecteur Bouffier (du nom du metteur en scène qui a monté la partie I !) enquêter. Cela se passe d’abord dans un hôtel, puis au commissariat, dans un théâtre et dans bien des endroits, comme le fond d’une piscine.
L’enquête se dédouble. Elle avait lieu chez les vivants. Une enquête parallèle se met en place dans le monde des morts. D’ailleurs, tout se décale, se diffracte, se superpose. L’inspecteur agit au milieu des vivants, le commissaire parmi les morts. Bien des personnages apparaissent, et même l’auteur lui-même qui consacre une partie entière à faire interviewer son double par une journaliste un peu sentencieuse. « Rien n’est moins clos, dit-il de son texte. C’est de la matière en expansion / permanente. » L’on n’est d’ailleurs plus tout à fait dans la nature directe du théâtre, mais dans la représentation du tournage d’un film, ce qui change une fois encore l’angle d’attaque où sont cadrés les personnages. Plus on avance, plus le mystère s’épaissit et plus l’énigme, que l’on avait crue anecdotique, devient métaphysique. La forme des derniers chapitres renonce au principe du dialogue et amasse des éléments divers, manifestement proposés au metteur en scène et aux acteurs pour qu’ils choisissent ce qui est à leur goût.
Machine intellectuelle, machine textuelle, machine référentielle ? Certainement, mais, avec des personnages et des dialogues d’une saveur sans cesse renouvelée dans leur mise à nu des clichés et des pensées secrètes, le jeu est très souvent d’une drôlerie irrésistible et se transforme en une infatigable jonglerie au-dessus du mystère de la condition humaine. Il n’y aura pas de résolution de l’énigme sauf, sans aucun doute, dans la création de la pièce dans sa quasi- intégralité. A ce moment-là la vérité du théâtre donnera sa totale clarté à ce Lendemain dont Danan nous dit : « Toujours nous serons les habitants de ce lendemain / inhabitable. » Mais le travail de mise en scène est risqué et colossal. Qui s’y risquera ? Pas ceux qui transposent des romans, bien ou mal, pour ne pas avoir à affronter une vraie langue théâtrale, comme celle-là.

Lendemain de Joseph Danan, préface de Jean-Pierre Ryngaert, éditions Publie.net, collection thtr, 330 pages, 25 euros (version numérique incluse).

Photo Boutiki.

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