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Critiques / Théâtre

Le viol de Lucrèce

par Caroline Alexander

La poésie mise en théâtre

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Il y a d’abord cet espace de bois nu mordoré réparti en trois plateaux inclinés où gisent, dans la lumière tamisée d’un temps qui n’est ni de jour, ni de nuit, quelques morceaux d’armures au métal patiné. Côté cour, une armoire métallique comme on en trouve dans les vestiaires des salles de sport : accessoire essentiel d’où sortiront tous les costumes de l’histoire qui va être contée... Un homme, une femme rentrent chez eux, de retour d’une soirée mondaine, il est en costume noir, elle est en robe blanche. Le soir est tombé, c’est l’heure du coucher. La femme étend un drap sur le plateau central, pose un oreiller, allume une lampe. Comme pour les enfants que l’on borde avec un conte, l’homme va raconter à sa compagne l’histoire de Lucrèce, la fidèle, violée par Tarquin et le sacrifice qu’elle fait de son corps souillé afin que, dit-elle avant de mourir : "nulle dame vivant après moi, par mon excuse, aura prétexte à s’excuser". C’est le suicide de Lucrèce qui, dit-on, fit voler en éclats la tyrannie des monarques dictateurs. Les Tarquin renversés cédèrent la place à la démocratie.

Rachida Brakni, la grâce même

Dans Titus Andronicus, tragédie barbare où tout est explicitement montré, Shakespeare avait déjà abordé le thème du viol. Il y revient deux ans plus tard (1593-1595) mais sous une forme plus policée, un long poème où les descriptions alternent avec les dialogues. Marie-Louise Bischofberger a charpenté en scènes l’excellente traduction d’Yves Bonnefoy et en a tiré un spectacle à part entière avec des récits, des échanges, des affrontements et, comme à l’opéra, des grands airs de solistes. Elle en a même inventé des costumes à transformations comme la superbe robe blanche de Lucrèce qui se dévide à la manière des bandelettes d’une momie sous les doigts fiévreux d’un Tarquin ivre de désir. C’est d’une beauté à couper le souffle. Il est vrai que Lucrèce a les traits, la silhouette et la voix cuivrée de Rachida Brakni qui est la grâce même et qui, dans le cheminement du bonheur le plus solaire à la détresse la plus noire, ferait pleurer un caillou. Pascal Bongard l’accompagne, la pousse, la retient, la provoque : il est tous les personnages qui croisent sa vie, tour à tour récitant ou partie prenante, provocant ici, effacé le plus souvent, toujours souple, toujours juste.
Pour le bonheur d’un moment de théâtre où par la magie du verbe et l’intensité du jeu de très vieilles histoires continuent de nous parler de nous.

Le viol de Lucrèce, de William Shakespeare, traduction Yves Bonnefoy, adaptation, mise en scène, costumes Marie-Louise Bischofberger, scénographie Raymonde Couvreu, avec Rachida Brakni et Pascal Bongard. MC93 à Bobigny - du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 15h30 - sauf les jeudis - 01 41 60 72 72 - En tournée à partir du 3 octobre, jusqu’au 25 novembre 2006, à Cherbourg, Colombes, Toulouse, Bourges, etc.

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