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Critiques / Opéra & Classique

Le retour d’Ulysse dans sa patrie de Claudio Monteverdi

par Caroline Alexander

Rolando Villazón pâle figure d’une production où triomphe la musique

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En tête d’affiche, en couverture du programme, Rolando Villazón, ténor vedette, était annoncé comme le phare du Retour d’Ulysse dans sa patrie de Monteverdi, nouvelle production du Théâtre des Champs Elysées. Il en fut la déception. Loin du répertoire belcantiste, des Verdi et Puccini qui ont fait sa gloire, confronté à la musique baroque, le franco argentin semble naviguer en terre inconnue.

Méconnaissable vocalement. Le timbre lumineux s’est terni, quelques aigus dérapent, un goût de cendre enveloppe sa voix. Méconnaissable physiquement : le crâne chauve dont on a recouvert les boucles de sa tignasse en fait un pantin déplumé. Revenu au bercail après vingt ans de pérégrinations, la coiffure d’Ulysse a sûrement blanchi, mais rien ne dit qu’il a nécessairement perdu ses cheveux ! Le déguisement en vieillard dont il se sert pour passer inaperçu en devient peu convaincant !

Passée la désillusion Villazón, le reste de la nombreuse troupe réunie pour défendre et magnifier l’un des trois chefs d’œuvre lyriques conservés de Monteverdi (il en composa une vingtaine) a superbement relevé le défi. Sous la direction légère, sensuelle, toute en netteté et piquée d’humour d’Emmanuelle Haïm à la tête de son Concert d’Astrée, les interprètes ont chacun trouvé le phrasé, le rythme, les mélancolies de cette musique qui danse autant qu’elle chante.


Les femmes en sont les reines. A commencer par la Pénélope tragique de Magdalena Kozena. Voluptueuse de timbre et de jeu, femme fidèle égarée par l’attente, elle pleure l’homme aimé, disparu, elle se redresse, elle se combat, ses récitatifs explosent d’ardeur, ses arias envoûtent. Elle bouleverse, noire et endeuillée, à l’opposé de la Minerve dont Anne-Catherine Gillet fait une fée pétillante de malice, la voix toujours fine, les trilles papillonnants, les vocalises vaporeuses. La servante Melantho hérite de la voix ronde et du jeu vaudevillesque d’Isabelle Druet. Junon ne fait qu’une courte apparition mais Katherine Watson lui offre le fin modelé de ses aigus. Elodie Méchain souffrante a été remplacée au pied levé par Mary-Ellen Nesi qui venait de chanter Euryclée à Bruxelles. Elle y fut tout à fait maternelle et convaincante.

Les hommes ne sont pas en reste. Eumène, le brave, le loyal hérite de la douceur persuasive de Kresimir Spicer, Jörg Schneider compose un Irus patapouf, bouffeur et bouffon aux interjections, exclamations parfaitement contrôlées. Mathias Vidal a la spontanéité d’ado et le timbre clair qui convient au jeune Télémaque. Trois exécutants se dédoublent : l’excellent contre-ténor Maarten Engeltjes passe de La Fragilité Humaine au prétendant Pisandre, la basse Callum Thorpe prête ses graves d’ébène au Temps et au prétendant Antinoüs tandis que Lothar Odinius, ténor, glisse de Jupiter au prétendant Amphinome.

Malgré son accoutrement grotesque et une soit disant cuite, Jean Teitgen impose un Neptune impérial avec la puissance de sa voix de basse, résonnant comme un signe du destin. Car l’Olympe qu’il partage avec ses frères et sœurs les dieux et les déesses est devenu un bistrot suspendu dans le vide, un troquet de petite catégorie où les élus se saoulent la gueule à qui mieux mieux.


Ainsi l’a voulu Mariame Clément, metteur en scène maniaque de transpositions décalées. Ses choix volontairement déroutants, ont signé quelques réussites – comme ce Voyage à Reims rossinien se déroulant dans un avion en panne (voir WT 3095 du 22 décembre 2011) – et des ratages – comme cette récente Armida de Rossini en terrain de football (voir WT 5596 du 1er mars 2017).

Entre les rires et les larmes, le comique et le tragique se relayant façon Shakespeare, Monteverdi a le dos large et peut supporter des partis pris incongrus. Tel celui de transformer les dieux en poivrots invétérés et de les rassembler ivres morts dans une buvette. Neptune y sommeille avachi, Junon verse à boire en serveuse pétasse… D’autres facéties jalonnent le parcours, citations empruntées à Tarantino, aux comics, aux BD, dessins animés et autre Pop’art : hémoglobine versées à grands seaux, distributeur de sodas (coca ?), splatch, et boum encartonnés dégringolant des cintres ou ce hamburger jambon, fromage géant qui vient titiller la gourmandise du glouton Irus.

L’ensemble des gadgets sur fond de palais décati et dans des costumes d’aujourd’hui, fort heureusement, ne nuit pas à la réussite musicale de ce joyau musical des premiers temps de l’histoire de l’opéra.

Le retour d’Ulysse dans sa patrie de Claudio Monteverdi, livret de Giacomo Badoaro d’après l’Odyssée d’Homère. Orchestre du Concert d’Astrée, direction Emmanuelle Haïm, mise en scène Mariame Clément, scénographie de costumes Julia Hansen, lumières Bernd Purkrabek. Avec Rolando Villazón, Magdalena Kozena, Katherine Watson, Kresimir Spicer, Anne-Catherine Gillet, Isabelle Druet, Maarten Engeltjes, Callum Thorpe, Lothar Odinius, Jean Teitgen, Mathias Vidal, Emiliano Gonzalez Toro , Jörg Schneider, Mary-Elen Nesi.

Théâtre des Champs Elysées les 28 février, 3, 6, 9 & 13 mars à 19h30
www.theatrechamptselysees.fr

photos Vincent Pontet

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