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Critiques /

Le Vol de Sonia Nemirovsky

par Gilles Costaz

L’exilé et la disparue

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Disparaître. Ici, le mot a le sens le plus terrible. La pièce de Sonia Nemirovsky parle des « disparus » de Buenos-Aires, pendant la dictature de la junte militaire entre 1976 et 1983. Des milliers de personnes ont été enlevées, et l’on n’a presque jamais retrouvé leurs traces (beaucoup jetées d’hélicoptères dans la mer, avec les jambes entravées). L’auteur imagine qu’un couple d’amants est victime, tout à coup, de cette ignominie. La jeune femme est enlevée et rayée de la carte. Le jeune homme doit fuir, s’exiler à Paris. Le texte est le dialogue imaginaire, rêvé, entre l’Exilée et la Disparue : dialogue impossible, mais dialogue de poète, au-dessus de la réalité, comme un défi à l’Histoire et un chant d’amour qui comble le silence et voudrait être plus fort que la mort. Le « vol », c’est tout ce qui a été pris à ces victimes : la vie, l’amour, la démocratie, la capacité d’une génération à réinventer la société.
Une narratrice conte sommairement les faits. Puis les deux amants, Tristan et Yseut des temps modernes, surgissent, fous de leur vitalité amoureuse. Mais la tragédie change leurs mots et leurs gestes. La mise en scène de Bertrand Degrémont et Caroline Rochefort instaure un beau rapport chorégraphié et prolonge le concret du dialogue corporel et verbal par l’abstraction et la figuration de dessins de Pierre Constantin en mouvement sur le rideau du fond de scène. Sonia Nemirovsky joue elle-même sa pièce : elle est ardente, sensuelle, tout en sachant se replier sur la gravité qui brise si souvent l’élan. Grégory Barco est d’une égale vivacité, moins héroïque, plus trouble, passant sans cesse d’un état à l’autre, de la joie à la stupeur et à la blessure. Suzanne Marrot, en narratrice, est d’une belle sobriété. Le Vol est, croyons-nous, la première pièce de Sonia Nemirovsky. C’est d’une écriture très jeune, dont on aime la jeunesse, l’audace et le cri.

Le Vol de Sonia Nemirovsky, mise en scène de Bertrand Degrémot et Caroline Rochefort, dessins de Pierre Constantin, avec Grégory Barco, Suzanne Marrot, Sonia Nemirovsky.

Lucernaire, 19 h, tél. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 8 août. Texte publié à la Librairie théâtrale. (Durée : 1 h).

Photo Thaboulet.

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